27-10-2011

Eviter l’IVG aux mineures : analyse et perspectives

Les pouvoirs publics s’inquiètent de l’augmentation des IVG chez les mineures : + 22 % entre 2002 et 2006 ce qui représentait 13 230 avortements chez les 15 – 17 ans, et 848 pour les moins de 15 ans pour l’année 2006. Les dernières statistiques, qui datent de 2009, montrent que le nombre d’avortements chez les mineures demeure élevé, même s’il a tendance à se stabiliser (11 670 pour les 15-17 ans). Plusieurs rapports gouvernementaux parus en 2010 et 2011 se sont fait l’écho de cette situation. Depuis plusieurs années, les pouvoirs publics se sont essentiellement engagés dans des politiques de préventions axées sur l’information sur la sexualité et la contraception, et à nouveau fin octobre 2011 par des spots télévisés. On constate aujourd’hui leur échec, puisqu’elles n’ont endigué ni le nombre d’IVG chez les jeunes, ni la montée de la violence sexiste et sexuelle chez les garçons.

1. Les rapports publics sur l’IVG de 2010 et 2011

Des documents publiés en 2010 et 2011 proposent des recommandations pour réduire le recours à l’IVG par les mineures.

- Le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) sur l’évaluation des politiques de prévention des grossesses non désirées, rendu public en février 2010 à la demande du ministère de la Santé.

- Le rapport de la Délégation aux droits des femmes sur la contraception des mineures (mai 2011), établi par la députée UMP Bérengère Poletti.

- La note du Centre d’analyse stratégique (juin 2011) « Comment améliorer l’accès des jeunes à la contraception ? », demandé par la secrétaire d’Etat à la jeunesse Jeannette Bougrab.

Ces rapports convergent pour :

- proposer l’anonymat et la gratuité de la contraception

- diversifier les modes de contraception

- renforcer l’éducation sexuelle dans les établissements scolaires

- dénoncer un tabou qui pèserait sur la sexualité des adolescents, spécialement du côté des parents.

Un nouveau rapport est attendu à l’automne 2011 : à la demande de Jeannette Bougrab, secrétaire d’Etat à la jeunesse et la vie associative dépendant du ministère de l’Education nationale, une mission a été confiée au professeur Israël Nisand sur la contraception et l’avortement des jeunes filles. Cette mission a pour objet d’explorer la question de l’anonymat et d’une gratuité générale de la contraception, de dresser un état des lieux des actions engagées en France et dans d’autres pays européens, et de formuler des propositions pour améliorer la situation en France.

2. Des conséquences psychologiques qui peuvent être difficiles à vivre

Le rapport de l’IGAS souligne qu’à tout âge « le vécu de l’IVG par les femmes et notamment la douleur sont mal connus et insuffisamment pris en compte ». Il est noté que la HAS (Haute Autorité de Santé) constate également qu’« il existe peu de données concernant le retentissement psychologique de l’IVG ».

Des psychiatres et des psychologues étudient le sujet depuis plusieurs années. Dans son livre Quel âge aurait-il, le tabou des grossesses interrompues paru en 2006, le docteur Stéphane Clerget décrit les symptômes de l’IVG chez certaines femmes, jeunes et moins jeunes. Lors d’un colloque organisé le 7 mars 2011 sur l’IVG à Paris, le docteur Sophie Marinopoulos, psychologue et psychanalyste plaidait pour une prise en charge de la douleur psychique chez les femmes ayant vécu une IVG. Interrogée par le magazine La Vie le 2 mars 2011 avant ce colloque sur la souffrance post IVG, Sophie Marinopoulos précise: « Elle ne se voit pas, ne s’entend pas, n’est pas rationnelle. Pourtant elle s’exprime ! Sur le mode somatique, comportemental, relationnel, à travers des maux de ventre, de tête, des pleurs, ou une certaine irritabilité. Les femmes en souffrance sont tristes ou se replient sur elles-mêmes, longtemps parfois après une IVG. Il ne faut pas banaliser ces symptômes, mais au contraire mettre ces maux en mots ».

Des conséquences accentuées pour les jeunes

Le professeur Israël Nisand, gynécologue obstétricien au CHU de Strasbourg (Bas-Rhin), a multiplié les interventions médiatiques pour tirer la sonnette d’alarme : «Il est déplorable de devoir commencer sa vie sexuelle par une IVG. ( …) Chez une petite ado de 16 ans, une IVG, surtout faite en secret, peut laisser des séquelles à vie! » (Le Nouvel Observateur – 21 juillet 2011). « Terminer sa première histoire d’amour par une IVG, c’est un chemin initiatique désolant et potentiellement traumatisant ». (Le Figaro – 7 mars 2011)

Politiquement, à droite comme à gauche des voix s’élèvent pour exprimer l’aspect traumatique que peut revêtir l’IVG, particulièrement chez les jeunes.

Pour Bérengère Poletti, députée UMP des Ardennes et membre de la Délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale : « Derrière la froide statistique d’un taux d’IVG des mineures de 10,8 ‰ en 2007 pour la métropole et de 25 ‰ dans les départements d’Outre-mer, se cachent des séquelles psychologiques ultérieures constatées par tous les professionnels de santé sans compter la solitude et la détresse extrêmes des filles qui y recourent en cachette de leur famille et dont le nombre demeure inconnu». (Rapport sur contraception des mineures – mai 2011).

Ségolène Royal, présidente du Conseil régional de Poitou-Charente déclarait le 13 novembre 2009 dans une interview au quotidien Libération : «La détresse et le drame humain que représentent les avortements sur les jeunes filles méritent une action courageuse. [...] C’est une question de santé publique, de justice sociale».

3. Les écueils des politiques de prévention

 

A) Les limites de la prévention de l’IVG par la contraception.

 

Un accès à l’information généralisé

Aujourd’hui l’information sur la contraception est accessible, notamment à l’école et sur Internet. L’accès à la contraception gratuite et anonyme pour les mineurs est disponible dans les centres de planification. Cependant, cette politique du « tout contraceptif » présente des limites qu’il est important de signaler.

Les limites du « tout contraceptif »

• La France est l’un des pays au monde où la contraception est la plus répandue, toutes techniques confondues. Selon le baromètre santé 2010 de l’INPES (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé), les taux de contraception des Françaises de 15 à 19 ans sexuellement actives est de 91,2%.

• Les campagnes de prévention de l’avortement par la contraception ont montré leurs limites : «72% des femmes qui recourent à l’IVG utilisaient une méthode de contraception» quand la grossesse a commencé (rapport de l’IGAS février 2010).

• Ce « paradoxe contraceptif français » s’explique par la différence entre l’efficacité théorique des méthodes et leur efficacité pratique : oubli (« ambivalent ») de pilule, rupture de préservatif, grossesse sous stérilet etc.

• « Plus que jamais l’idée que la diffusion de la contraception dite ‘moderne’ devrait permettre une maîtrise parfaite de la fécondité apparaît comme une illusion (…) dangereuse » (Rapport de l’IGAS 2010).

Les campagnes successives sur la contraception, ces dernières années, visent à diversifier les modes de contraception, après que la France ait promu le « tout pilule » depuis les années 70. Pourtant depuis 2007, le nombre global d’IVG ne fléchit pas.

On constate que les jeunes ont du mal à adopter des modes de contraception envisagés sur le long terme. Le développement de la diffusion de la pilule du lendemain rend les jeunes moins responsables de la prise de contraception.

Globalement, les jeunes ne sont pas correctement informés des accidents possibles de contraception et des situations délicates auxquelles ils sont confrontés en cas de survenue d’une grossesse. Dans ces cas, l’IVG est souvent considérée par l’entourage, les professionnels et les jeunes eux-mêmes comme l’ultime recours, dans une sorte de fatalité. Or, les conséquences d’avortements précoces sur les jeunes filles sont loin d’être anodines pour elles-mêmes et pour leurs relations futures, spécialement quand elles se sont senties seules et sous pression de leur entourage et du garçon.

 

B) Une éducation sexuelle essentiellement « hygiéniste ».

 

Les adolescents sont « surinformés » sur les techniques de « protection » des grossesses imprévues ou des MST (maladie sexuellement transmissible), mais mal formés affectivement et psychologiquement.

Un certain désintérêt des jeunes pour une contraception imposée comme un précepte « moral »

On note un désintérêt de certains jeunes pour une contraception perçue comme une injonction. Les adultes font irruption dans le monde des jeunes en leur faisant la morale sur ce qu’il faut utiliser pour une sexualité dite « sécure ». On assiste à un phénomène de rejets des préceptes : « Plus les normes parentales, sanitaires ou éducatives sont présentes, plus la sexualité est appréhendée par les adolescents sur un mode transgressif ou d’affirmation de soi conduisant à des prises de risques » souligne la note du Centre d’analyse stratégique de juin 2011. Des intervenants en collèges et lycées ont noté une corrélation entre la résistance des jeunes à utiliser une contraception et le manque de compréhension des cycles de fécondité.

La dimension affective et relationnelle oubliée

Bien souvent, les filles et les garçons ignorent le fonctionnement psychique des jeunes de l’autre sexe. Et vivent des malentendus majeurs qui culpabilisent les uns comme les autres. Faciliter l’accès à la sexualité précoce en proposant la contraception sans écouter ce que souhaitent vivre les filles est une violence faite aux femmes.

On voit des garçons abandonner l’usage du préservatif sous prétexte de prise de contraception de leur « copine ». Or, il semblerait d’après les acteurs de terrain en Seine-Saint-Denis que l’on connait une augmentation des MST (Chlamidia).

Un impact de la relation différent chez les garçons et les filles

Une relation sexuelle n’est pas un acte anodin. Le tout premier rapport sexuel est souvent vécu dans le malentendu : « Tandis que les femmes vivent cette expérience comme un engagement affectif, il représente davantage pour les hommes une simple étape de la jeunesse ». (Les Français et la sexualité – Drees – 2009)

Des infirmières scolaires confient le cas de jeunes qui ont suivi à la lettre les indications contraceptives (préservatif et pilule) et qui souffrent gravement d’être abandonnées par le garçon quelques jours après. Pourtant elles pensaient que c’était une manière de s’attacher son amour.

Les jeunes sont aujourd’hui soumis à une nouvelle pression due à l’information systématique sur la sexualité qui tend à banaliser la relation sexuelle et ne favorise pas la liberté.

Pour les Françaises, « les relations sexuelles trop précoces » sont la première cause de l’IVG chez les plus jeunes (Sondage IFOP 2010 Les Françaises et l’IVG). Or, ce sujet est largement occulté lors des cours d’éducation sexuelle.

Des conseillères conjugales et sexologues confient combien des relations sexuelles trop précoces peuvent être une source de difficulté par la suite, dans une vie de couple. Des filles peuvent se sentir désabusées, traumatisées par des premiers rapports vécus sous la contrainte. Le corps mémorise spécialement les premières expériences.

Les jeunes, garçons ou filles, doivent pouvoir ne pas se sentir « marginalisés » s’ils n’ont pas de relations sexuelles. Ils doivent rester libres de cultiver l’amitié avant de se lancer dans des relations plus intimes, une fois qu’ils auront acquis la maturité nécessaire. Des jeunes témoignent de leur détresse, « ils se pensent nuls s’ils n’ont pas eu une expérience ».

Les jeunes ont besoin d’une parole qui aide à la réflexion, et pas uniquement d’un discours sanitaire voire incitatif. On peut s’interroger sur la qualité des interventions dans les écoles et sur l’existence d’un dialogue avec les parents. Pour toute transmission de formation ou d’information, la qualité de la communication dépend de la crédibilité de l’émetteur, de l’écoute du récepteur et de la pertinence des informations transmises. La question est donc triple :

- Qui sont les émetteurs crédibles ?

- Qu’est-ce que le récepteur désire ou peut entendre ?

- Est-ce que l’information répond à son besoin ?

Une circulaire de 2003 sur l’éducation à la sexualité dans les écoles, collèges et lycées prévoyaient en plus des préventions « sanitaires » une véritable éducation à l’altérité, au respect de l’autre, ainsi qu’une aide à l’analyse critique des multiples messages médiatiques et sociaux qui assaillent les jeunes quotidiennement. Cet aspect devrait largement être développé.

Des jeunes sous « pression pornographique »

Les jeunes sont confrontés à une société hyper sexualisée et ont accès à des images pornographiques très tôt, souvent malgré eux. Notre société semble passée du tabou de la sexualité à sa « libération », pour virer aujourd’hui à une sorte d’obsession. Or, la pornographie est souvent devenue la première éducation sexuelle pour les garçons. Les enseignants témoignent par exemple des nombreuses références pornographiques dans les cours de récréation. Un enfant de 11 ans sur deux a vu des images pornographiques (Rapport du Collectif Interassociatif Enfance Médias –CIEM-2002) : les psychologues découvrent des angoisses liées à la sexualité dès le CM2. Ils parlent de « rapt » de la période de latence pour les 7-11 ans, à l’époque où l’enfant n’est pas préoccupé par les questions de sexualité avant la puberté. Les relations sexuelles ne sont pas anodines et surtout les premières. Et elles peuvent être très violentes pour les filles. On assiste à de nouvelles soumissions des filles par rapport aux garçons.

Plusieurs graves conséquences sont observables. La pornographie conduit à des prises de risque du point de vue sanitaire. L’image des filles est dégradée. On parle aujourd’hui de maltraitance des filles qui sont modélisées : bien souvent elles se soumettent à des postures dégradantes, croyant que ce soit le seul moyen de s’attacher un garçon. Elles pensent que c’est signe d’amour de se laisser faire. Des femmes ont des troubles de la sexualité suite à des pratiques dégradantes. Les garçons s’identifient au « sexe de performance », qui conduit à des angoisses et une mésestime de soi qui sont souvent source de violence. Les sexologues observent des troubles de l’érection et du désir : des garçons qui ne sont jamais assez satisfaits par les filles. Cela peut conduire à des violences conjugales dans les couples.

Il devient urgent que la société protège les jeunes des images et de films pornographiques qui les abiment et leur donne une vision de la sexualité spécialement dégradante pour les filles.

 

C) L’IVG comme issue « fatale » des grossesses adolescentes

 

Un besoin d’accompagnement ajusté

Tout se passe comme si on laisse les jeunes « jouer au sexe » et qu’on les fait avorter « si ça dérape ». Or, certaines jeunes vivent mal cette situation. L’enjeu est donc aujourd’hui d’informer les jeunes filles sur les aides publiques auxquelles elles ont droit, et de les prévenir des conséquences psychologiques de l’IVG. On assiste à des pressions fortes qui peuvent être assimilées à des avortements sous la contrainte. On peut s’interroger aujourd’hui sur l’IVG comme nouvelle violence faite aux femmes, particulièrement aux plus jeunes.

En effet, les mineures ont aujourd’hui la possibilité de faire une IVG anonymement et gratuitement, alors qu’elles ne peuvent poursuivre leur grossesse à l’insu de leurs parents. Or, il est impératif que la décision d’IVG ne soit pas imposée à une mineure enceinte par ce déséquilibre. Comme il serait également injuste que ce soit son entourage, des professionnels de santé ou des services sociaux qui induisent l’IVG. D’où la nécessité d’un accompagnement respectueux et bienveillant. Les parents de mineures enceintes peuvent par ailleurs, également, en avoir besoin pour accepter et accueillir la décision de leur fille.

Un déséquilibre dans l’information et l’accompagnement des mineures

Les structures publiques d’information aux jeunes, spécialement les centres de planification et d’éducation familiale (CPEF) sont les lieux prévus pour cet accueil. Mais ils ne proposent pas d’accompagnement, d’écoute, d’orientation et de suivi des mineures en vue de la poursuite de leur grossesse, pourtant indispensable pour assurer un libre choix. Eviter les traumatismes liés à une IVG subie sous la pression, voire la contrainte, est crucial. Or, les CPEF ont développé des protocoles pour l’IVG, mais pas pour accompagner la grossesse. Cela peut orienter d’emblée la décision des mineures qui s’adressent à eux. Un guichet unique est par ailleurs nécessaire pour limiter le nombre des interlocuteurs, du fait de la sensibilité et de la fragilité des plus jeunes.

 

4. Proposer l’anonymat et la gratuité de la contraception, est-ce la solution ?

 

La pratique existe déjà et n’a pas fait ses preuves

Il est paradoxal de prétendre vouloir lever un tabou sur la sexualité des jeunes, et en même temps de le laisser perdurer en offrant une contraception anonyme.

De plus, cette mesure présentée comme une nouveauté n’en est pas une, et elle n’a pas fait ses preuves pour réduire les IVG des mineures. En effet, la contraception anonyme et gratuite est disponible pour les mineures dans les centres de planification, et ce n’est pour autant que ce dispositif est efficace.

A titre d’exemple, un article du Monde du 24 octobre 2011 souligne le désintérêt des lycéens pour le Pass contraception proposé aux élèves de classe de seconde par la Région Ile de France depuis quelques mois : l’offre « fait un flop ». Ce pass permet d’avoir accès à une consultation gynécologique gratuite et anonyme, et de recevoir une prescription contraceptive pour 6 mois.

Une infirmière scolaire d’un lycée francilien impute cet échec au « nombre de centres de planification parisiens (vingt-deux, dont la géolocalisation est disponible par smartphone via un flashcode sur Jeunes.paris.fr) où les adolescents peuvent, gratuitement, obtenir une contraception. ». Pourtant la région Ile-de-France a un taux d’IVG supérieur à la moyenne nationale.

La question de la déresponsabilisation parentale

Cet accès à la contraception à l’insu des parents institue socialement un secret des enfants vis-à-vis des parents. Etendu à l’ensemble des acteurs de santé, cette mesure met en porte à faux des médecins de famille ou des pharmaciens, témoins et acteurs de la prise de contraception sans que le soient les parents. On constate une nouvelle intrusion de l’Etat dans la vie privée.

Les propositions d’Alliance VITA pour prévenir l’IVG des mineures

- Conduire une étude approfondie sur les conséquences de l’IVG chez les mineures.

- Développer une éducation affective, relationnelle et sexuelle qui implique une connaissance du corps, une écoute des difficultés des adolescents et un apprentissage de l’amitié.

- Conduire des campagnes publiques pour dénoncer les dangers de la pornographie (vers les jeunes et les parents).

- Ajouter aux missions des centres de planification et d’éducation familiale (CPEF) la mission d’accompagnement, d’écoute, d’orientation et de suivi des mineures en vue de la poursuite de leur grossesse.

27 octobre 2011

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