21-05-2013

Place à la reconstruction : une année de résistance qui marque le début d’un grand réveil

Au lendemain du vote « définitif », par l’Assemblée nationale, du projet de loi Taubira, se pose l’avenir  du grand mouvement social qu’il a provoqué. Tugdual Derville répond aux questions de Frédéric AIMARD.

Tugdual Derville
Délégué général d’Alliance VITA

> La loi Taubira, validée par le Conseil constitutionnel, a aussitôt été promulguée par le président de la République : manifester le 26 mai 2013 encore a-t-il un sens ?

Plus que jamais. Et je crois que beaucoup de ceux qui se sont mobilisés depuis près de dix mois le per­çoivent : c’est maintenant que nous devons faire la preuve de notre ténacité. Notre force, c’est de ne pas nous situer dans une perspective de victoire ou de défaite liée aux apparences, mais de défendre la justice pour tous et pour toujours.

> Que répondez-vous à ceux qui vous disent que vous ne respectez pas un vote démocratique ?

Imaginons seulement que le législateur français ait décidé de légaliser la peine de mort, ou l’exclusion d’une minorité ethnique (il pourrait se référer à certains sondages d’opinion…) : trouverait-on illégitime que des Français se lèvent en masse pour protester ? Ce serait au contraire le moment de le faire, au nom de l’altruisme, et d’entrer en résistance humanitaire.
Pensons aussi au temps où l’abolition de l’esclavage semblait à la plupart des Occidentaux d’une telle absurdité économique et anthropologique que Napoléon Ier avait choisi d’annuler cette abolition. Il a fallu attendre Victor Schœlcher… L’histoire de l’humanité l’a montré : nous avons tous besoin de sentinelles pour humaniser notre regard sur les plus vulnérables !

Je ne prétends aucunement ici que la loi Taubira est comparable à tous ces exemples, mais je pose la question de notre rapport à l’injustice. Devrions-nous épouser, avec le prétendu « mariage pour tous » l’idéologie qui a conduit à ce vote ? Si nous défendions notre propre intérêt, il faudrait peut-être respecter le vote de la représentation nationale… Mais  nous défendons un principe de justice supérieur à la loi d’un Parlement : ce principe concerne l’humanité tout entière, parce qu’aucun être humain ne mérite d’être privé délibérément de toute référence paternelle ou maternelle.

> Ce dimanche 26 mai sera-t-il, malgré tout, la conclusion d’une grande année de mobilisation ?

Je pense que nous devons concevoir cette année de résistance comme le début magnifique d’un grand réveil. Ce mouvement social historique a libéré la parole et la pensée de beaucoup. A mes yeux, ceux qui nous gouvernent n’ont encore vu qu’un galop d’essai ! Le moment est en effet venu de nous rassembler, de réfléchir et de nous organiser pour sauver la démocratie contre elle-même.
En osant saper les fondements même de l’anthropologie, en portant atteinte à l’intérêt des générations futures, la démocratie s’est abîmée. Mais ce qui s’est passé pendant l’année scolaire 2012-2013 résonne comme une promesse.

> Le gouvernement table sur l’effondrement de la mobilisation puisqu’il a accéléré le calendrier législatif pour cela…

Je crois qu’il est vraiment dépassé : Monsieur Valls a osé prétendre que les débordements des casseurs du Trocadéro, en marge de la célébration du titre de football du Paris-Saint-Germain, étaient liés à la Manif pour tous ! C’est qu’il n’a pas compris grand-chose à ce qui s’est réveillé en France, « grâce » à la loi Taubira, et nous fait désormais « veiller » un peu partout de façon non-violente… Tant mieux après tout, car la force de notre mouvement doit beaucoup à la fermeture de l’exécutif qui l’a mis à l’épreuve…
La loi instaurant le mariage entre personnes de même sexe reste bien sûr catastrophique, et j’en suis triste pour la France, mais ce que pareille injustice a fait naître comme prise de conscience pourrait se révéler plus précieux encore pour le bien commun que ce que cette loi lui fait perdre. Cette prise de conscience nous offre la chance de poser ensemble les fondements de l’écologie humaine comme réponse urgente aux défis biotechnologiques de demain.

> Vous-même avez été épinglé sur le « mur des homophobes » d’Act up… Comment réagissez-vous ?

A titre personnel, ça n’a pas grande importance : nous devons tous nous méfier des réactions que dicte le « nombril » ; mais j’aimerais mettre en garde ceux que la compulsion victimaire conduit à désigner des boucs émissaires à leur souffrance. Prophétiser la haine ne fait que jeter de l’huile sur le feu. Soit l’homophobie relève de l’injure ou de la discrimination injuste en raison de l’orientation sexuelle : c’est alors un vrai délit à combattre ; soit — et c’est l’avis de SOS homophobie — tout opposant au mariage et à l’adoption pour deux personnes de même sexe est homophobe — fût-il homosexuel lui-même ! — et l’accusation d’homophobie relève de l’entrave à la liberté de penser et de s’exprimer. Établir sur ce sujet un délit d’opinion est grave. Act up et ses amis prennent d’énormes risques vis-à-vis de l’homophobie en noyant sa définition : ils alimentent l’homophobie tout en empêchant qu’on la combatte. C’est un comble pour une association qui en a fait son cheval de bataille. Peu de politiques et de médias osent dénoncer un tel totalitarisme.

> Mais ne craignez-vous pas justement que vous ne puissiez plus rien dire sur ce sujet ?

L’histoire des polices de la pensée montre qu’elles ne sont jamais aussi brutales que quand les régimes qui les portent sont aux abois. C’est bien sûr d’une grande violence d’attribuer à ses adversaires une étiquette infamante, comme l’a encore fait à mon endroit Maître Caroline Mécary, l’avocate d’Act up, en rediffusant ma photo siglée « homophobe » avec la mention : « Nous n’oublierons jamais ». Tenter d’imposer à l’innocent une « conscience malheureuse » c’est l’étape ultime de la dialectique marxiste. Mais cela ne doit pas nous intimider. C’est bien l’enjeu de ces prochaines années que d’oser dire ce qu’on veut nous interdire de penser.

> Comment voyez-vous ces années à venir ?

Il me semble que cette année 2012-2013 sera charnière. Elle arrive après des décennies d’attaques de plus en plus blessantes contre la famille, mais aussi en réponse à un grand désir, une grande attente, une grande Espérance qui couvaient… Tant de personnes — notamment de chrétiens — espéraient une prise de conscience, un réveil unitaire, l’engagement des jeunes… Tant les ont demandés, dans le secret de leur cœur. Mais combien espéraient vraiment pareils événements ?
Ce réveil est arrivé alors que beaucoup n’imaginaient pas y assister de leur vivant. C’est pourquoi les explications trop humaines me laissent sur ma faim. Sur la base de cet immense mouvement social, tout devient possible. Je ne saurais dire quoi, ni comment, mais des barrières sont tombées, des ponts ont été construits, des consciences se sont forgées, les nouvelles générations se sont engagées… Les projets de reconstruction naîtront tout naturellement.

> Un Mai 68 à l’envers ?

La fiévreuse révolution de mai 1968 a inauguré un enchaînement libéral-libertaire dont la loi Taubira est l’exemple type. Mais les derniers flux des grandes marées descendantes croisent ceux de la marée montante. En réponse à l’individualisme hérité de 1968, je souhaite que 2013 ouvre le temps de l’interdépendance.
La culture de la toute-puissance, brutale, qui prétend affranchir l’homme des limites que constituent le corps (y compris l’altérité sexuelle), le temps et la mort, devra faire place à la culture de la vulnérabilité, paisible, qui place l’être humain le plus fragile — c’est-à-dire potentiellement chacun de nous — au cœur de la société.