16-06-2014

Le procès Bonnemaison relance le débat sur l’euthanasie

Tugdual Derville
Délégué général d’Alliance VITA

Nicolas Bonnemaison se retrouve depuis le 11 juin 2014 face à la cour d’assises de Pau pour sept empoisonnements. Et au cœur d’un débat sans cesse relancé.

Après les temps de la révélation, de la stupeur, des comités de soutien et des sanctions disciplinaires, place à la justice ! Le médecin urgentiste de Bayonne — radié en janvier 2013 par l’Ordre des médecins d’Aquitaine — est jugé pour «empoisonnement sur personnes particulièrement vulnérables». Après trois ans d’instruction, le procès devrait durer plusieurs semaines. Sept victimes ont été retenues : cinq femmes et deux hommes. Tous sont décédés précipitamment entre mars 2010 et juillet 2011, après leur admission dans l’unité de suite du service des urgences de l’hôpital où le docteur Bonnemaison travaillait. Des personnes souvent âgées, atteintes de lourdes pathologies.

On n’attend plus guère de révélation sur la personnalité fragile du médecin. Enfant du pays, professionnel dévoué, marqué par plusieurs suicides familiaux puis une profonde dépression avant son retour aux urgences… et le début des « dérapages ». Il décide seul. Il le reconnaît, en invoquant des patients souffrants en bout de course, des familles à « protéger » et ces demandes de mort qu’il aurait perçues en « un échange de regards » avec les proches.

Un réflexe de caste avait provoqué chez les soignants de Bayonne un flux de soutien au praticien plus qu’à ses victimes. Comme pour Christine Malèvre* en son temps. Et à nouveau, le cas d’espèce poignant a beau être dramatiquement simple — celui d’un professionnel qui perd pied et sombre dans la toute-puissance du « crime altruiste » —, le débat de société qui couve est rallumé. Les magistrats comme l’accusé ont convoqué des personnalités : Jean Leonetti, auteur de la loi de 2005 ; le professeur Didier Sicard, ancien président du Comité Consultatif National d’Éthique (CCNE), auteur du rapport remis à François Hollande en 2012 ; Jean-Claude Ameisen, son président actuel qui a, à son tour, rédigé un avis en 2013 ; Michèle Delaunay, récemment écartée de son ministère des personnes âgées ; et jusqu’au revenant Bernard Kouchner, ancien ministre de la Santé qui, lui, a clairement pris position pour l’euthanasie.

Depuis l’explosion du scandale, ses promoteurs soufflent sur les braises : « Cette affaire montre, une nouvelle fois, l’urgence d’une loi légalisant l’euthanasie » répète Jean-Luc Romero, président de l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité). L’ADMD ne craint pas les arguments contradictoires. D’un côté, elle apporte son soutien au médecin — qui récuse pourtant tout militantisme pro-euthanasie, en tentant de se situer dans la loi fin de vie — et de l’autre, elle en fait un repoussoir : à l’en croire, la loi réclamée ferait disparaître ce type d’affaires. Adepte du modèle belge, l’ADMD met en effet les passages à l’acte du docteur Bonnemaison sur le compte d’une loi fin de vie française mauvaise et floue. Avec « sa » propre loi, les patients euthanasiés ne seraient que ceux qui l’auraient demandé, à l’exception de l’euthanasie des tout jeunes enfants dont le consentement serait transféré aux parents.

Retour à Pau : la révélation des faits laissait suspecter la vengeance d’une ancienne maîtresse de l’urgentiste ; mais la direction de l’hôpital ne croit pas à un « dossier monté de toutes pièces ». Les faits sont avérés, mais comment les évaluer ? Les avis des proches des différentes victimes s’affrontent. Les seuls qui se soient portés parties civiles reprochent à l’ancien médecin de les avoir « volés » de la mort de leur proche et d’avoir agi de son seul chef, avec par ailleurs un détail choquant : pronostiquant la mort imminente de sa patiente, le praticien avait parié un gâteau au chocolat ! Il s’est excusé, mais d’autres familles le remercient d’avoir abrégé sans concertation la vie de leur proche.

Du coup, le débat médiatique dérive sur deux points : la collégialité de la décision (la loi fin de vie a été clairement transgressée, le docteur ayant agi seul) et surtout le consentement du patient ou de son entourage. C’est la question-piège : elle laisse entendre qu’il y a droit opposable au suicide et que l’euthanasie sur demande du patient est son ultime liberté incontestable. Dans une société individualiste, difficile de comprendre que suicide ou euthanasie sont des exemples types de la fausse liberté, exercée sous une triple influence : souffrance personnelle, pression de l’entourage et culture. Le cas belge a au moins le mérite de montrer qu’une fois l’euthanasie légalisée, on entend vite se passer du consentement du patient. Des personnes incapables de s’exprimer y sont « légalement » euthanasiées… Par ailleurs, l’université de Bruxelles estime à 42 % les euthanasies non déclarées en Wallonie. De tout cela, l’ADMD ne parle pas, tout occupée à entrouvrir la porte.

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* T. Derville, La Bataille de l’euthanasie