01-07-2014

Euthanasie : La bataille des mots

Dans le contexte de l’emballement des affaires Bonnemaison et Lambert, comment faut-il interpréter la nomination de l’UMP Jean Leonetti par le gouvernement pour piloter la révision de sa propre loi ?

Propos recueillis par Frédéric Aimard.

Comment s’explique une telle conjonction d’événements, avec deux affaires et une nouvelle mission parlementaire ?

Tugdual Derville, délégué général d’Alliance Vita : En ce qui concerne les deux affaires — qui sont très différentes — c’est un télescopage de calendrier qui n’était pas prévisible. VITA avait décidé de manifester mardi 24 juin en marge de l’affaire Bonnemaison, pour prendre la défense des personnes âgées fragiles en fin de vie. Sans savoir que ce serait le jour de l’arrêt Lambert, du Conseil d’État, qui concerne un homme lourdement handicapé qui n’est pas en fin de vie. Mais les deux décisions s’inscrivent dans un contexte commun, et confinent à l’absurde. Notre plus haute juridiction administrative a décidé qu’il doit être mis fin à la vie d’un homme, contre l’avis de ses propres parents. C’est un arrêt étrange. Le seul fait que des médecins soient subordonnés à des magistrats pour un enjeu aussi crucial est troublant. Et je peux surtout vous dire que les soignants qui se dévouent au chevet des quelque 1700 patients pauci-relationnels et neurovégétatifs, dans l’anonymat des services spécialisés, sont atterrés.

L’acquittement de Nicolas Bonnemaison a également provoqué un grand malaise dans le monde médical. Un jury populaire a dédouané totalement sept passages à l’acte d’un médecin isolé et fragilisé. Rappelons que le docteur Bonnemaison a agi d’une façon si expéditive qu’aucune loi euthanasique ne prévoit pareil processus.

Même l’ADMD [Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité] ne demande pas ce type d’euthanasie sans avis de la victime, même si — et c’est révélateur — elle a totalement soutenu le médecin. Des deux affaires, nous pouvons tirer un constat effrayant : la vie des personnes très lourdement handicapées comme celle des personnes très âgées ne semble plus faire le poids face à la dictature de l’émotion et du pseudo-compassionnel… C’est dans ce contexte que François Hollande fait appel à Jean Leonetti. Est-ce au départ une façon de réagir à la vague médiatique par une nomination ? Est-ce le début de rupture d’une digue ? L’avenir le dira.

La digue de l’interdit de tuer les personnes en fin de vie n’a-t-elle pas déjà sauté ?

Oui, si on regarde ce que signifie cet acquittement en toute logique. Imaginons que des médecins ou infirmières déboussolés, se sentant investis d’une mission de toute-puissance sur les vies fragiles, prennent exemple sur le docteur Bonnemaison… Il n’y a pas de quoi avoir envie d’arriver inconscient aux urgences. La confiance entre soignants et soignés est gravement menacée. C’est pourquoi nous demandons au ministère public de faire appel.

Dans une affaire comparable, il l’avait fait. En 2008, une femme, Lydie Debaine, qui avait tué sa fille lourdement handicapée dans un accès de désespoir, a été successivement acquittée sous les vivas puis condamnée à une peine symbolique par une seconde cour d’assises. Entretemps, les associations de défense des personnes handicapées et des personnalités comme le psychiatre Marcel Rufo avaient protesté. J’explique ce retournement de bon sens dans un chapitre de mon livre La Bataille de l’euthanasie. On croit revivre cette histoire.

Peut-on contester la souveraineté d’un jury populaire ?

Là, il y a de quoi douter de sa pertinence. Il faut lire la motivation du verdict de la cour d’assises de Pau : il est assez stupéfiant par l’aberration de son argumentation. L’existence des victimes a été diluée dans la compassion pour le médecin. De quoi s’interroger sur la façon dont ont été accompagnés ces jurés ainsi que sur l’avalanche de témoins militants qui ont pu les endoctriner de longues heures, aboutissant à annuler tout chef d’accusation… L’avocat général a lui aussi effectué un retournement étrange…

Il est vrai que cet acquittement traduit aussi la confusion générale de l’opinion publique, manipulée par des affaires orchestrées par le lobby de l’euthanasie. Avec une conséquence : la définition même de l’euthanasie se volatilise.

Pensez-vous qu’une loi « à la belge » est une menace ?

Pas immédiatement, même si elle reste l’objectif des promoteurs du « droit de mourir dans la dignité ». Le modèle belge a tellement dérapé que les pouvoirs publics français le voient désormais comme un repoussoir. Ils sont plutôt tentés par la loi de l’Oregon, aux États-Unis, c’est-à-dire le suicide médicalement assisté. Mais cela signifierait que la prévention du suicide ne devrait plus concerner les personnes gravement malades… Les spécialistes français de cette prévention nous mettent en garde. Quand la crise suicidaire intervient, les personnes désespérées se raccrochent à l’interdit qui les protège d’eux-mêmes. Laisser entendre qu’il y a des suicides légitimes, c’est fragiliser toutes les personnes vulnérables à la désespérance.

Pensez-vous que la loi Leonetti peut évoluer ?

Nous demandons à le rencontrer pour en parler avec lui ainsi qu’avec Alain Claeys, le député-maire socialiste de Poitiers que le gouvernement a désigné pour travailler à la révision de cette loi. Il faut préserver l’esprit de la loi fin de vie de 2005 : ni acharnement thérapeutique, ni euthanasie. Ce ticket UMP/PS ne doit pas servir de prétexte pour nous imposer une loi sociétale trans-partisane qui casserait cet équilibre.

Avant tout, si nous voulons contrer la tentation de l’euthanasie, il faut lancer le plan ambitieux de développement des soins palliatifs qui a été promis. Nous l’évaluons à 500 millions d’euros sur 5 ans. Nous ne pouvons pas négliger l’accompagnement des personnes en fin de vie. Nous sommes tous concernés. L’accès aux traitements antidouleur et aux soins palliatifs de qualité doit être généralisé, à domicile, en EHPAD (Établissements d’Hébergement pour Personnes âgées Dépendantes) et à l’hôpital.

Il y a un scandale commun aux affaires Bonnemaison et Lambert : une inadéquation dans le lieu de prise en charge. Les patients très âgés en fin de vie n’ont pas grand-chose à faire dans un service des urgences. C’est là où elles sont hébergées qu’il faudrait des moyens soignants adaptés. De même un patient pauci-relationnel chronique ne devrait pas relever d’un service de soins palliatifs, mais plutôt d’une unité spécialisée pour les patients cérébrolésés.

C’est d’ailleurs ce que madame Lambert demande.

Le professeur Xavier Ducrocq, neurologue, a révélé que Vincent Lambert n’était pas pris en charge de façon ajustée, privé de fauteuil roulant, de kinésithérapie, de sorties… Il est assez étrange qu’après avoir encensé madame Humbert en son temps, parce qu’elle a mis fin aux jours de son fils, notre société ignore la parole de la mère d’un autre Vincent, qui, elle, demande simplement que son enfant soit bien soigné, alimenté et hydraté.

Quel est le plus grand danger aujourd’hui avec cette mission fin de vie ?

Beaucoup envisagent de « durcir » le caractère contraignant des directives anticipées. C’est un point à débattre. Car il ne faut pas faire du médecin une sorte d’exécuteur testamentaire de son patient. D’autant que ce dernier change souvent d’avis. Comme vient de le rappeler Philippe Pozzo di Borgo, dont la vie a été racontée dans le film Intouchables, nous nous montrons tous capables de vivre au présent des situations que nous aurions imaginées insupportables.

Il faut surtout rester particulièrement précis sur la définition de l’euthanasie, car des personnalités éminentes semblent l’avoir oubliée ou occultée. L’euthanasie, c’est « une action ou une omission ayant pour intention et comme résultat de provoquer la mort pour éliminer toute souffrance ».

En dehors du mobile compassionnel qui la distingue des autres meurtres, l’euthanasie se vérifie donc par deux critères : l’intention et le résultat. Qu’elle soit demandée, plus ou moins librement, ou pas demandée, n’y change rien. Et le moyen utilisé importe peu : ce peut être une injection mortelle ou une « omission » (d’un acte ou d’un produit indispensable à la vie) visant à obtenir la mort. L’arrêt d’alimentation et d’hydratation pour provoquer le décès, ou une sédation qui aurait cet objet mortel sont euthanasiques.

Certains tentent de légitimer des euthanasies en les renommant « arrêt d’acharnement thérapeutique »… Nous avons entendu Bernard Kouchner demander qu’on change le mot euthanasie, pour l’adoucir. Changer les mots, manipuler des faits, inverser le sens des gestes… tout cela nous demande beaucoup de vigilance. Si François Hollande, qui n’a jamais prononcé le mot euthanasie, comptait nous anesthésier en l’instaurant sous un autre vocable, nous le dénoncerons par une mobilisation massive.

Rappelez-vous de l’histoire du loup et des sept biquets. Le prédateur montre patte blanche pour se faire passer pour la mère-chèvre… Gare au gant de velours compassionnel qui dissimulerait le fer de la mort !