03-02-2015

La Fécondation In Vitro à 3 parents : défi ou délire biologique ?

 

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La Fécondation In Vitro (FIV) à 3 parents consiste à créer in vitro un embryon humain à l’aide de l’ADN de trois personnes différentes, un homme et deux femmes, dans le but de faire naître un enfant exempt d’une maladie génétique qui serait transmise par des organites présents dans l’ovule de la mère : les mitochondries.

L’ADN d’un individu est unique, c’est une molécule créée dès la fécondation et organisée en chromosomes, elle est présente dans chaque cellule d’une personne et est porteuse de toute son information génétique.

 

1 – Qu’est-ce que les mitochondries ?

Ce sont des petits corpuscules que l’on trouve en grand nombre dans presque toutes les cellules de l’organisme. La mitochondrie est le lieu de la « respiration cellulaire », ou usine énergétique de la cellule. Les mitochondries produisent environ 90% de l’énergie cellulaire dont les tissus, les organes et donc l’organisme entier ont besoin pour fonctionner.

Particularité importante : cet organite contient de l’ADN mitochondrial (ADNmt) qui est distinct de l’ADN contenu dans le noyau (chromosomes). Cet ADNmt code pour une partie des protéines et des ARN spécifiques au fonctionnement de la mitochondrie.

Donc chaque cellule d’un être humain contient deux génomes :

-le génome nucléaire (chromosomes, contenu dans le noyau) qui compte 30 000 gènes environ

-le génome mitochondrial (contenu dans la cellule mais hors du noyau) qui compte seulement 37 dont 13 codent pour des protéines.  L’ADN mitochondrial représente moins de 0,2% de l’ADN total de la cellule.

L’ADNmt peut être porteur de mutations et être à l’origine de maladies génétiques telles que certaines myopathies.

 

2 – Pourquoi et comment se transmet ce type de maladie de mère à enfant ?

Les ovules sont des cellules qui contiennent l’ADN de la mère (23 chromosomes) mais également tous les organites d’une cellule classique, donc de l’ADN mitochondrial.

Le spermatozoïde n’apporte en revanche que son matériel génétique nucléaire, ses propres mitochondries étant détruites au moment de la fécondation (seul le noyau du spermatozoïde pénètre l’ovule pour le féconder).

La transmission de l’ADN mitochondrial se fait donc presque uniquement de mère à enfant.

L’ovule fécondé, la première cellule embryonnaire du nouvel être vivant, contient donc la fusion de l’ADN maternel et paternel ainsi que l’ADN mitochondrial transmis par la mère.

 

3 – Qu’est-ce qu’une « FIV à trois parents » ?

Elle a donc pour but d’éviter la transmission, par la mère, de maladies génétiques dues à cet ADN mitochondrial.

Deux techniques sont possibles :

a) La première : 

Une femme (non porteuse de maladies génétiques mitochondriales connues et détectables portées par son ADNmt) donne un ovule, duquel le noyau contenant l’ADN est retiré.

Est prélevé de la femme porteuse de la maladie un ovule, le noyau y est prélevé et est intégré dans l’ovule de la donneuse. Ainsi, ce « nouvel ovule hybride » contient l’ADN d’une femme et tous les organites, dont les mitochondries, de l’ovule de l’autre femme.

Puis la fécondation est réalisée in vitro avec un spermatozoïde.


Voir l’infographie : FIV à « 3 parent » expliquée et illustrée


b) La seconde :

L’ovule et le spermatozoïde des deux parents commanditaires de la FIV sont mis en présence in vitro. Lorsque le noyau du spermatozoïde pénètre l’ovule lors du processus de fécondation, les deux noyaux sont prélevés avant qu’ils fusionnent et sont réimplantés dans l’ovule préalablement énucléé d’une donneuse, dans lequel se produit alors la fusion des deux gamètes et la création de la première cellule embryonnaire du nouvel être humain ainsi fabriqué.

Dans les deux cas, l’embryon est réimplanté dans l’utérus de la mère intentionnelle, qui a donc donné ses 23 chromosomes nucléaires au futur bébé. Le transfert pourrait se faire également vers l’utérus d’une troisième femme, alors appelée mère porteuse, dans le cas où la mère intentionnelle serait dans l’impossibilité ou ne souhaiterait pas porter son enfant.

 

4 – Que se passe-t-il en Angleterre ?

Le gouvernement britannique avait d’abord édité un projet de règlement qui fut discuté au parlement et soumis au vote ce 3 février 2015. Malgré un important débat très contradictoire, il a été approuvé par 382 contre 128 voix.  Il devra être validé par la chambre des lords le 23 février 2015, une étape considérée comme étant une formalité. Lespremiers bébés ainsi fabriqués pourraient naître dès 2016. L’organisation britannique en charge de la bioéthique, le « Human Fertilisation and Embryology Authority », devrait dans tous les cas fournir un document autorisant la manipulation pour chaque couple concerné qui en ferait la demande.

La  consultation préalable au vote de ce texte, menée entre février et mai 2014 auprès d’associations de patients, d’organismes de recherches, d’organisations professionnelles, confessionnelles, de parlementaires et d’individus avait permis de recueillir près de 2000 réactions. Cette consultation rendue publique en juillet 2014 avait démontré que nombre d’entre elles étaient très défavorables à la légalisation de cette pratique.

Le  centre de Newcastle, dirigé par le Professeur Doug Turnbull qui a procédé à ces recherches va certainement obtenir une licence pour réaliser ces FIV dans le but de mettre au monde des enfants.

Ce règlement décrit ce qu’est un ovule « autorisé », les règles et les protocoles de transfert. Il est précisé que l’embryon ainsi créé, une fois le transfert réalisé, ne peut plus légalement être considéré comme étant celui appartenant à la personne ayant donné l’ovule. La donneuse d’ovule ne peut légalement être considérée comme une donneuse de gamètes ayant créée un embryon, elle ne pourra prétendre à aucun droit sur l’enfant qui n’aura pas accès aux informations sur la donneuse.

 

5 – Quelles réglementations au niveau international ?

La FIV à 3 parents fut dénoncée au Conseil de l’Europe le 3 octobre 2013 par 34 parlementaires représentants d’Etats membres car elle serait contraire à deux accords internationaux :

 

UNESCO

La FIV à 3 parents relève de l’article 24 de la Déclaration[i] universelle de l’Unesco sur le génome humain et les droits de l’homme qui précise que son Comité international de bioéthique (CIB) devrait contribuer à la diffusion des principes énoncés dans la présente déclaration et à l’approfondissement des questions que posent leurs applications et l’évolution des techniques en cause.. Il devrait formuler des recommandations à l’intention de la Conférence générale et des avis quant au suivi de la Déclaration, en particulier quant à l’identification des pratiques qui pourraient être contraires à la dignité humaine, telles que les interventions sur la lignée germinale. Le CIB édita le 15 mai 2014 une « note[ii] conceptuelle sur l’actualisation de la réflexion relative au génome humain et aux droits de l’homme » en précisant que cette FIV à 3 parents est un sujet de réflexion à mener car cette méthode conduit effectivement à la formation d’un embryon génétiquement manipulé.  Les 9 et 10 septembre 2014, le CIB et le Comité intergouvernemental de bioéthique (CIGB) de l’Unesco ont tenu une discussion[iii] publique sur deux sujets, dont celui de dons de mitochondries.

 

Conseil de l’Europe

Cette pratique est contraire à la Convention[iv] sur les droits de l’Homme et la biomédecine du Conseil de l’Europe dont l’article 13 précise qu’une intervention ayant pour objet de modifier le génome humain ne peut être entreprise que pour des raisons préventives, diagnostiques ou thérapeutiques et seulement si elle n’a pas pour but d’introduire une modification dans le génome de la descendance.

 

Aux Etats-Unis, la Food and Drug Administration (FDA) semble[v] être assez réservée sur le sujet, en effet un panel d’experts fut auditionné sur le sujet les 26 et 27 février 2014, de nombreuses voix exprimèrent les risques éthiques de cette pratique et le manque de données sur l’homme, bien qu’aux USA dans l’Oregon une équipe dirigée par Shoukhrat Mitalipov a déjà créé 6 singes par cette technique de FIV, précisant qu’à ce stade les animaux semblaient en bonne santé.

 

6 – Questions éthiques : progrès ou Homme-OGM ?

Les questions éthiques qui se posent sur cette pratique sont nombreuses.

Elles concernent le don d’ovules et le statut des femmes donneuses : gratuité, anonymat, droits éventuels sur l’enfant à naître ?

Elles concernent aussi bien sûr l’enfant à naître.

– Trop d’inconnues physiologiques :

Il y a une « triple origine parentale » des  ADN constitutifs de ce nouvel être humain, des conséquences de cette origine dissociée sur les interactions entre noyau et mitochondries ne sont pas exclues, elles sont aujourd’hui méconnues. Si le rôle des mitochondries est très bien décrit, celui de  l’ADNmt l’est moins, le décryptage du génome et des rôles de l’ADNmt ne peut pas être considéré comme abouti.

Les promoteurs de cette technique tendent à considérer que le matériel génétique transmis par la donneuse d’ovule est minoritaire par rapport à la mère biologique, et pourtant…. L’impact de l’ADNmt lorsqu’il est porteur d’une mutation est considérable, puisqu’il affecte la vision, l’audition, la force musculaire : c’est bien ce génome minoritaire qui est la cause même de cette technique, son impact ne peut tout à la fois être considéré comme primordial puis minimisé.

– Trop d’inconnues psychologiques :

La transmission trans-générationnelle des prédispositions, des « dons », de l’histoire, des « instincts », des tempéraments est porteuse de nombreux mystères, qui souvent nous émerveillent ou nous questionnent. Les ovules que portent une femme ont été créés pendant son développement fœtal ; l’ovule à l’origine d’un nouvel être vivant a donc passé « toute sa vie » dans le corps d’une femme avant d’être fécondé. Est-ce anodin dans la transmission ? Nul ne peut l’affirmer.

– Une modification qui se transmettra aux générations futures :

Tous les membres d’une fratrie possèdent exactement  le même ADN mitochondrial transmis par leur mère, qui l’a elle-même hérité de sa mère, et ainsi depuis les origines… Le matériel génétique porté par ce nouvel être humain « hybride » sera donc lui-même transmis aux générations suivantes par les femmes, des conséquences aujourd’hui méconnues pourraient être portées par toutes les générations suivantes.

– Une pratique eugénique :

Le but de cette technique n’est pas de guérir des personnes malades, mais de mettre au monde des personnes exemptes d’une maladie déterminée.  Il ne s’agit donc pas de médecine, mais d’eugénisme, visant à créer des humains sur mesure.

Soutenir que sans cette méthode, ces bébés ne seraient pas nés revient en fait à légitimer toute forme de manipulation génétique sur les embryons.

 

Conclusion

Un enfant né par cette technique qui manipule le matériel héréditaire germinal n’a aucun précédent. C’est une sorte de révolution.

Il s’agit ici d’un « test grandeur nature » dont les conséquences physiologiques et psychiques seront mesurées sur un être humain, cobaye bien malgré lui, dont la vie même est due à une forme de « prise de risques » ayant exclu ce que pourtant nous appliquons partout et pour des sujets de bien moins grande importance : le principe de précaution….

Enfin, un dernier point est à relever : la science, en répondant par la technique à un désir que porte un couple de mettre au monde un enfant qui soit « génétiquement » le sien,  aboutit à une méthode mettant en œuvre de l’ADN d’une tierce personne, brouillant ainsi un peu les cartes, et laissant finalement planer sur cet enfant mille doutes génétiques…