03-03-2015

Fin de vie : sédater pour tuer la mort ?

Tugdual Derville, délégué général d’Alliance VITA, revient sur les enjeux du débat qui va s’ouvrir à l’Assemblée nationale le 10 mars, sur la proposition de loi fin de vie ecrite par les députés Alain Claeys (PS) et Jean Leonetti (UMP) à la suite d’un rapport remis au Président de la République, Francois Hollande, le 12 décembre dernier.

 

Comment s’annonce le débat sur la fin de vie qui débute à l’Assemblée nationale le 10 mars ?

Tugdual Derville : Les opposants à l’euthanasie sont placés devant un choix truqué : si vous ne voulez pas de l’euthanasie, soutenez la proposition de loi Claeys-Leonetti ! Mais l’accord entre les deux députés autour du « droit à la sédation profonde et continue jusqu’au décès » entre déjà dans la logique de l’euthanasie, même si ce mot n’est pas prononcé. Les consciences sont trompées, et l’objection de conscience écartée.

 

Ce texte est soutenu par la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs…

En réalité, les soins palliatifs sont divisés sur ce texte. Les spécialistes de ce débat reconnaissent qu’il est inutile de légiférer à nouveau ; Jean Leonetti l’avoue d’ailleurs quand on le lui demande. Beaucoup de soignants hostiles à l’euthanasie découvrent à quel point ce texte ne clarifie rien. Les concepts de « maintien artificiel » ou de « prolongation inutile » de la vie ouvrent à tous les abus. Cette loi n’est pas rédigée pour répondre à un besoin social — il suffirait de généraliser l’accès aux soins palliatifs — mais pour calmer une revendication idéologique. C’est indigne de la démocratie. Expliquer que ce texte est inutile, dangereux et déjà transgressif, c’est dire la vérité. Le taire, c’est faire le lit de l’euthanasie, quelle qu’en soit la forme. Déjà l’ADMD s’engouffre dans la faille du texte pour réclamer l’injection létale qui peut paraître plus humaine que la mort sous sédation par déshydratation.

 

François Hollande veut honorer sa promesse…

Le Président a « oublié » bien d’autres promesses, qui se sont révélées insensées. La formulation alambiquée de sa mesure 21 avec l’expression« terminer sa vie dans la dignité » souffre de multiples interprétations… Les Français ont aujourd’hui des préoccupations plus prioritaires, et ne veulent pas d’une nouvelle « bataille sociétale ».

 

Que pensez-vous du « mal-mourir » dont on taxe la France ?

Peut-on raisonnablement avancer qu’en 2015 on meurt dans des conditions pires que lorsqu’il n’y avait pas de soins palliatifs, d’analgésiques performants, pas de morphine, etc. ? En réalité, cette expression traduit l’angoisse croissante des Français devant la mort. Tout se passe comme si mourir naturellement était devenu impossible… Dans une société atomisée par l’individualisme, de nombreuses personnes sentent qu’elles risquent de mourir seules… L’hôpital a progressivement exclu la famille d’une fonction qui lui est propre : celle d’accompagner les siens jusqu’à la mort. Les rites de deuil sont escamotés. L’idée de sédation est tirée du chapeau comme pour « tuer la mort »…

 

Que reprochez-vous à la sédation ?

Il est paradoxal de plaider pour l’anesthésie générale au nom de l’autonomie, alors que la sédation interdit toute expression et toute relation et met le patient à la merci des soignants… C’est la raison pour laquelle la pratique de la sédation en fin de vie est exceptionnelle, et répond à des critères exigeants : solution de dernier recours, qui doit être réversible, et qui ne doit pas viser la mort. Or, ces trois critères sont supprimés dans la proposition Claeys-Leonetti… L’abandon du principe de double-effet est mortel.

 

On ne meurt pas de sédation…

Tout est question de dosage. Ce n’est pas pour rien que chaque intervention chirurgicale nécessite la présence d’un anesthésiste. En décidant que la sédation sera poursuivie jusqu’à la mort, il suffit de l’accompagner d’un arrêt de l’hydratation (abusivement considérée comme un traitement disproportionné) et la mort advient en quelques jours.

 

Le nouveau texte ne propose cette sédation qu’en fin de vie…

Dans deux cas sur trois évoqués oui. Mais l’étiquetage « fin de vie » est à double tranchant. S’il s’agit de favoriser l’accès aux soins palliatifs pour les personnes qui en relèvent, c’est bénéfique. Mais s’il s’agit de justifier une sédation, la pente est glissante. Toutes les études montrent que les médecins ne sont pas en mesure de prédire la survenue de la mort. Déjà, dans certaines maisons de retraite, l’étiquetage fin de vie conduit à des formes d’abandon en termes de traitements et de soins… Gare à un étiquetage valant condamnation à mort ! L’économie du texte de loi étant de garantir la mort sans tarder, cette dérive euthanasique est inéluctable. On se justifiera a posteriori en affirmant que le patient était en fin de vie. Ce sera invérifiable. Quant aux patients qui interrompront un traitement pour mourir, leur demande de sédation s’apparentera au suicide assisté.

 

Et le troisième cas ?

Il s’agit de patients lourdement cérébro-lésés. Ils ne sont pas en fin de vie mais très handicapés. La sédation assortie de l’arrêt d’alimentation et d’hydratation sera une forme d’euthanasie déniée. On prétextera des déclarations antérieures pour les éliminer. Qui les défendra ? Les Français ne voient pas la dignité de ces vies… Leurs soignants et leurs proches — qui n’ont pas été entendus par les auteurs de la loi — sont aujourd’hui conscients de cette grave menace.

 

Le tableau est décidément très noir…

Il l’est plus encore : 85 députés de l’actuelle majorité entendent introduire l’euthanasie explicite, par amendement. Nous devons donc nous préparer à une mobilisation massive.