Natalité en France : un déclin sous microscope
La natalité en France décline, et cette tendance est passée sous le microscope de l’Académie Nationale de médecine et de l’INED, qui viennent chacun de publier un rapport sur cette question.
Que disent les chiffres sur la natalité ?
La baisse enregistrée peut s’analyser avec plusieurs données. Le nombre total de naissance est en baisse continue depuis 2010 en France métropolitaine. A cette date, le nombre atteignait 832 000 naissances. En 2024, un plus bas historique est atteint avec 663 000 bébés. Pour situer ces chiffres, le record après-guerre est en 1971 avec 916 000 naissances. Ces chiffres bruts doivent être aussi comparés à la taille de la population. En effet, la taille du pays a un lien évident avec le total des naissances. L’INSEE définit le taux de natalité comme le nombre de naissances d’une année rapportée à la population totale moyenne de l’année. Ce taux est en baisse à peu près continue depuis plusieurs décennies. De 14.8 en 1982, il est passé à 9.9 en 2023.
L’analyse serait incomplète sans l’indicateur conjoncturel de fécondité (ICF). Cet indice rapporte le nombre de naissances annuelles au nombre de femmes d’une classe d’âge, pour obtenir un indice synthétique. Selon l’INSEE, on peut l’interpréter comme » le nombre moyen d’enfants qu’aurait une génération fictive de femmes qui connaîtraient, tout au long de leur vie féconde, les taux de fécondité par âge observés cette année-là. Il est exprimé en nombre d’enfants par femme« . Il s’agit d’une photographie de la situation de l’année, sans pouvoir prédictif sur l’avenir (cf notre analyse approfondie disponible ici). Les démographes considèrent classiquement que le seuil de 2.05 correspond au niveau qui permet à la population de ne pas baisser à terme, si on ne tient pas compte des flux migratoires vers ou en dehors du pays. Cet indice est également en baisse continue depuis 2010 et s’établit à 1.6 enfants par femme en 2024. Il revient à un niveau un peu en dessous du niveau atteint en 1994 (1.7), après un temps de remontée dans les années 2000. A titre de comparaison, le niveau moyen européen est à 1.4 et la France reste le pays avec l’ICF le plus élevé. A l’échelle mondiale, cet indice est estimé à 2.3. Pour les deux pays les plus nombreux, l’Inde et la Chine, les indices sont à 2 et 1.1 respectivement.
La baisse de la natalité, une tendance de fond aux multiples facteurs.
Sur les dernières décennies, la tendance généralisée dans le monde et plus encore dans les pays occidentaux est donc une baisse de la fécondité.
De nombreuses analyses ont été proposées pour éclairer ce phénomène. Parmi les facteurs explicatifs, le statut social et professionnel des femmes est important. Les femmes mènent des études plus longues, et une proportion bien plus grande de femmes ont un emploi salarié. Ce facteur est structurel. En corollaire, l’âge des mères qui accouchent à tendance à augmenter : « les femmes qui accouchaient il y a 50 ans avaient 26,5 ans en moyenne, aujourd’hui, elles en ont 31. L’âge à l’accouchement du premier enfant est passé de 24 ans à 29 ans« .
Les pays permettant aux femmes de mener de front une vie professionnelle et une vie familiale ont eu souvent une meilleure fécondité. C’était le cas de la France comparé à d’autres pays européens dans les décennies précédentes.
Les facteurs économiques ont également un rôle : chômage, incertitude sur l’avenir, hausse continue du prix des logements qui rend plus difficile l’accession à un logement agrandi pour accueillir un enfant supplémentaire.
La question du soutien par une politique familiale a aussi son importance. Les opinions des sociologues et des démographes divergent sur cette question. Cependant, une étude du Haut Conseil de la Famille, de l’Enfance et de l’Age (HCFEA) rapporte un lien statistique entre taux de natalité et niveau des dépenses publiques pour les familles (mesurés en pourcentage du PIB, Produit Intérieur Brut). Selon une mission de l’IGAS reprise par l’Académie de médecine : » La France consacrait 3,6 % de son PIB aux familles en 2017, le taux le plus élevé de l’OCDE. Cependant, en 2021, ce chiffre est tombé à 2,2 %, en dessous de la moyenne de l’Union Européenne (2,4 %) « .
L’éco-anxiété, et plus généralement le climat d’incertitude et d’anxiété lié à la géopolitique et à l’avenir de la démocratie sont des facteurs de baisse de la fécondité cités dans les deux rapports. L’INED note un lien entre cette anxiété -globale- et les projections sur le nombre d’enfant souhaité. « À caractéristiques égales, 35 % des personnes de 25-39 ans très inquiètes des perspectives pour les générations futures comptent « probablement » ou « certainement » avoir un enfant (ou un enfant supplémentaire) contre 46 % des personnes moins inquiètes. Elles souhaitent aussi 0,11 enfant de moins« .
La question des facteurs biologiques et médicaux est approfondie dans le rapport de l’Académie de Médecine. L’entrée plus tardive dans la maternité a une incidence car la fécondité baisse avec l’âge. « Le risque d’infertilité passe d’un couple sur cinq à l’âge de 30 ans à un sur trois à 35 ans, et à un sur deux à 40 ans. De plus, la qualité des ovocytes diminue avec l’âge, augmentant les risques de fausses couches. Au total, le modèle de simulation qui fait référence montre qu’environ 75% des femmes essayant de concevoir à l’âge de 30 ans auront une conception se terminant par une naissance dans l’année, contre seulement 66% à 35 ans et 44% à 40 ans« .
Les facteurs environnementaux et comportementaux, ou des maladies comme l’obésité, ont aussi des impacts. « La concentration de spermatozoïdes dans le sperme a diminué de plus de 50% en moins de quarante ans (1973 -2011) chez les hommes occidentaux. La liste des substances chimiques soupçonnées d’avoir un effet sur la spermatogenèse est longue« .
Un écart persistant entre désir et réalisation.
Le rapport de l’INED publié cette semaine se concentre sur la question du désir d’enfant. Les médias ont souvent rapporté une facette du rapport résumé dans le titre choisi par l’INED : « les Français veulent moins d’enfant ». De fait, l’étude constate que : « La baisse des intentions de fécondité est beaucoup plus marquée pour les jeunes adultes de moins de 30 ans : le nombre total d’enfants souhaités a diminué de 0,6 enfant en moyenne en 20 ans. Il est passé de 2,5 à 1,9 enfant souhaité pour les femmes et de 2,3 à 1,8 pour les hommes. Comme pour l’ensemble des adultes, la moitié des jeunes de 18 à 29 ans envisagent d’avoir exactement 2 enfants, mais les réponses « 0 ou 1 » dépassent désormais les réponses « 3 ou plus », ce qui était l’inverse en 2005″.
Ces chiffres sont en opposition avec la vision de l’académie de médecine qui, dans son rapport, avance que : « La génération née entre 2000 et 2012, issue d’un mini-rebond de natalité représente un espoir de redressement. À l’horizon 2030 2040, elle représentera une cohorte nombreuse d’individus en âge de procréer. Si les conditions sont réunies – emploi stable, logement accessible, égalité femmes-hommes réelle, soutien à la parentalité, prise en compte de l’éco-anxiété – cette génération pourrait inverser la tendance« .
Un autre indice du changement de mentalité rapporté par l’étude est le « nombre d’enfant idéal pour une famille ». Ce chiffre peut être indépendant du nombre souhaité, ou réel, que les adultes ont. Le modèle dominant est largement celui d’une famille avec deux enfants. « Le modèle de la famille à 2 enfants se diffuse : tous âges confondus entre 18 et 49 ans, deux tiers (65 %) des femmes et des hommes considèrent 2 comme le nombre idéal d’enfants dans une famille, contre moins de la moitié (47 %) en 1998. Les réponses « 3 ou plus » deviennent minoritaires (29 % en 2024, contre 50 % en 1998) ».
L’enquête mené par l’INED pointe aussi le rôle d’une conception dite « égalitaire » sur une moindre intention de fécondité. « En 2024, les répondants, quel que soit leur sexe, qui ont une conception égalitaire des rôles des femmes et des hommes dans la société ont des intentions de fécondité plus faibles, alors que cette opinion n’avait aucun effet en 2005« . Il faut souligner qu’il s’agit d’intentions. Si elles ont un poids, elles ne déterminent cependant pas toute la trajectoire de vie des personnes.
Ces tendances sociales de baisse de la fécondité s’accompagnent d’une constante : il demeure un écart persistant entre désir d’enfant et nombre réel d’enfant que les familles élèvent. De nombreuses associations en France pointent depuis longtemps cet écart entre souhait et réalité. L’UNFPA (Fonds des Nations Unies pour la Population l’a également cité dans son rapport sur la fécondité (notre analyse ici). En 1998, l’ICF se situait à 1.78 alors que le nombre d’enfants souhaités était à 2.7 enfants. En 2024, cet indicateur s’établit à 1.6 alors que le nombre d’enfants souhaités est à 2.3 en moyenne.
Les deux rapports récents, Académie de Médecine et INED diffèrent dans leur conclusion. L’INED constate de nouvelles normes sur le nombre d’enfant souhaité qui accompagne la tendance à la baisse de la fécondité. L’académie de médecine, plus volontariste, affirme que la tendance peut s’inverser. La liste pour que la tendance s’inverse ressemble à des souhaits dans un conte de fées : « logement accessible, égalité femmes-hommes réelle, soutien à la parentalité, prise en compte de l’éco anxiété ».
Les deux rapports ont aussi un point commun : l’angle mort de la question des grossesses interrompues volontairement. Pourtant, une politique de prévention de l’avortement pourrait avoir une incidence sur la natalité, et aussi sur le regard porté sur l’enfant, cadeau plutôt que fardeau à porter.
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