Greffe d’un visage après euthanasie du donneur
Une première mondiale a fait du bruit : à Barcelone, une greffe totale du visage (la 54e au monde) dont la donneuse est une personne ayant subi une euthanasie. Nombre de médias préfèrent écrire qu’elle a « bénéficié d’une aide à mourir ». Depuis la première greffe – partielle – de visage, reçue par la Française Isabelle Dinoire à Amiens en 2005, la technique a bien sûr progressé ; la première greffe totale eut lieu en 2010.
La receveuse de Barcelone souffrait d’une grave infection microbienne. Son visage se nécrosait, l’empêchant de manger et gênant sa respiration. On ne sait rien d’autre de la donneuse que son « choix de mourir, associé à celui de donner ses organes ». Seule mention d’une dimension psycho-éthique de la transplantation, la présence de « spécialistes de la santé mentale » parmi la centaine de soignants impliqués et l’affirmation que les deux femmes ne se sont jamais rencontrées, conformément au cadre légal espagnol.
Et la receveuse ajoute que cette absence de contact direct l’a prémunie contre un « attachement particulier qui, à long terme, n’aurait pas été sain ». Carme – c’est son prénom – exprime cependant beaucoup de gratitude pour sa donneuse, dont le prénom n’a pas été révélé.
L’euthanasie améliore la chance de succès
En revanche, la prouesse médicale est largement explicitée et commentée. Nous ne pouvons cacher notre malaise en entendant que l’euthanasie a favorisé la réussite de la transplantation, grâce à son anticipation. Elle a en effet permis de longuement vérifier la compatibilité entre donneuse et receveuse, de mesurer en 3D chacun de leurs visages, de préparer des plans de coupe au millimètre, grâce à des « modèles numériques », et de réaliser le prélèvement dans des conditions de vascularisation optimales, qui ne sauraient être obtenues en cas de décès imprévu, qu’il soit accidentel ou à l’issue d’une maladie. Comment ne pas y voir la promotion d’une euthanasie à des fins utilitaristes ?
Quelques principes du don d’organes post-mortem
Dans le domaine de la transplantation, en cas d’arrêt des traitements d’un patient en fin de vie, l’éthique exige que les équipes soignantes du patient et les équipes chargées de la transplantation soient différentes et soient même physiquement séparées, pour éviter toute pression, même involontaire ou inconsciente, qui aurait pour conséquence d’accélérer le processus de mort du patient. Le risque est de vouloir entamer la procédure de transplantation plus rapidement, afin de bénéficier d’organes de meilleure qualité. Or l’équipe soignante doit pouvoir décider librement de l’arrêt des traitements d’un patient. Et la discussion sur le prélèvement d’organes ne peut légitimement être entamée qu’après, et avec l’accord des proches.
Ces principes essentiels sont difficiles à tenir dans les cas d’euthanasie ou de suicide assisté puisque le prélèvement est prévu d’avance.
La complexité de la greffe du visage
En elle-même, la greffe du visage reste une opération extrêmement délicate, qui doit s’adapter à la cause de la défaillance du visage des receveurs. Ces derniers sont soumis à des traitements anti-rejets à vie, à leurs effets secondaires et à l’épée de Damoclès du risque d’un rejet brutal, auxquels s’ajoutent d’autres complications, dont certaines sont mortelles. Par ailleurs, s’approprier un visage qui « n’est pas moi » selon l’expression de la première greffée du visage n’a rien d’évident (Isabelle Dinoire ne pouvait pas regarder d’anciennes photos d’elle).
On ne recourt donc à une telle greffe qu’en cas d’absolue nécessité. On peut ajouter qu’il est encore moins anodin de porter le visage d’une personne dont la mort a été délibérément provoquée « à l’avantage » du receveur.
Une incitation publique au suicide assisté
La greffe après euthanasie soulève d’autres questions. Les louanges posthumes reçues par la donneuse la posent en héroïne. Or, connoter positivement un suicide – quelle que soit sa modalité – c’est risquer l’effet Werther, effet bien répertorié d’entraînement et de contagion du suicide, contre lequel les spécialistes de sa prévention mettent en garde. Comment ne pas déceler dans cette affaire une incitation au passage à l’acte, pour des personnes en souffrance qui hésiteraient à opter pour l’euthanasie ou le suicide assisté ? On leur donne ici une raison « altruiste » d’y consentir voire de le réclamer.
Le déroulement pratique de cet acte suivi d’un don d’organes montre combien il est impossible, du point de vue éthique, de séparer l’euthanasie du prélèvement d’organes qui s’en suit. Le patient est véritablement prédisposé au don de ses organes par toutes ces circonstances ; et l’on peut donc se demander s’il garde encore réellement l’espace suffisant pour pouvoir, s’il le souhaite, revenir sur sa décision d’euthanasie.
Que cent soignants soient impliqués dans la transplantation montre par ailleurs à quel point la performance technique tend à anesthésier la conscience éthique. Une forme d’utilitarisme privilégie l’efficacité et la rapidité sans considérer la valeur des vies à leurs stades ultimes. N’est-ce pas ce que l’Occident reproche depuis longtemps à la Chine accusée de développer – au nom de l’efficacité absolutisée – un système de prélèvements forcés sur les condamnés à mort voire les détenus ou les minorités opprimées ?
Les progrès médicaux dignes de ce nom ne devraient jamais s’appuyer sur la régression éthique que constitue l’administration délibérée de la mort. Plutôt que d’inciter un patient à « donner un sens à sa mort », en la provoquant, nous plaidons pour qu’il soit aidé à vivre, jusqu’au terme naturel de sa vie.
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