L’effet Werther ou la contagion suicidaire

23/09/2022

En 1774 parut le roman de Goethe Les Souffrances du jeune Werther. Il s’achève par le suicide du jeune homme. On découvrit que de nombreux jeunes lecteurs mettaient fin à leurs jours de la même façon que le héros du livre, au point que ce dernier fut frappé d’interdiction. L’effet Werther, décrit en 1974 par le sociologue américain David Philipps, est régulièrement vérifié lors des suicides de personnalités emblématiques.

 

Dans les semaines qui ont suivi celui de la chanteuse Dalida (1987), on a déploré près de 25% de hausses des suicides chez les femmes de 45-59 ans. Le phénomène a aussi été constaté après la mort de l’ancien Premier ministre Pierre Bérégovoy (1992), ou celle du chanteur Kurt Cobain (1994) : à chaque fois, dans les semaines qui suivirent, de nombreuses personnes de la même tranche d’âge, en général du même sexe, ont mis fin à leurs jours, attestant un lien de cause à effet entre leur passage à l’acte et l’information qu’ils avaient reçue du suicide de la célébrité. Tout se passe comme si l’exemple avait cassé le fil qui retenait ces personnes à la vie. Leur avait donné le  « courage » du passage à l’acte. On a constaté, a contrario, que si la présentation d’un suicide est accompagnée d’évaluations négatives, l’effet de contagion est très réduit ou annulé. De nombreux dirigeants des établissements scolaires et universitaires ont, par expérience dramatique, l’intuition du caractère contagieux des suicides des jeunes. Le « suicide mimétique » est la grande crainte de ceux qui accompagnent les camarades endeuillés. Les spécialistes de la prévention du suicide demandent donc que le suicide ne soit jamais présenté positivement, comme la solution à la souffrance et à la désespérance, et encore moins comme un acte courageux.

 

En 2014, Philippe Pozzo di Borgo, Tugdual Derville et le professeur Jean-Louis Terra – psychiatre, spécialiste de la prévention du suicide – ont co-signé une tribune, publiée dans Le Figaro, où ils attestaient aussi qu’il est difficile de distinguer crise suicidaire et demande d’euthanasie. Extrait :

 

« Suicide assisté? Cette notion accole deux mots antinomiques ; elle remet en cause tout le travail des acteurs de la prévention du suicide. Elle démobilise ceux qui agissent au nom de la solidarité contre ce fléau qui frappe, particulièrement, les personnes âgées les plus isolées. Chaque suicide sans exception constitue un échec, une grande violence pour les proches et toute la société. Selon quels critères d’âge, de handicap, de maladie notre société se permettrait-elle d’étiqueter une catégorie de la population « apte au suicide » ? À l’heure où un premier rapport d’activité de l’Observatoire national du suicide vient d’être remis au ministre de la Santé, la mobilisation contre la souffrance, physique et psychique, ne doit pas être freinée par une ambiguïté au plus haut niveau de l’État. Notre pays s’honore d’une politique de prévention du suicide qui n’exclut aucune catégorie de citoyens. Cette politique se concentre sur la «crise suicidaire», ce moment à hauts risques qu’il faut tenter de déceler, où la désespérance menace de faire basculer un destin, irrémédiablement. Il n’est pas évident de distinguer la crise suicidaire d’une demande d’euthanasie : schématiquement, dans la crise suicidaire, le centre de gravité de la souffrance est le moral, tandis que le corps est souvent préservé. Dans la demande d’euthanasie, ce serait l’inverse : le corps, sous l’agression de la maladie, fait perdre l’espoir. En réalité, dans les affections physiques sévères, la «psyché» et le «soma» sont intriqués au point qu’une authentique dépression n’est pas facile à déceler. »

 

La phase de la « crise suicidaire » passe souvent inaperçue. Ce qui retient alors à la vie est une forme d’interdit, un message constant porté par la société, notamment parce qu’elle secourt et tente de sauver les suicidés : aucune vie ne mérite d’être considérée comme vaine, sans valeur et inutile. La répression de la provocation au suicide porte la même intention. En 1982, l’éditeur Alain Moreau avait fait scandale avec la sortie de Suicide mode d’emploi. L’ouvrage divulguait ses « recettes médicamenteuses », autrement dit la liste des poisons pour « ne pas se rater ». Profitant de la polémique, l’ouvrage s’est vendu à cent mille exemplaires avant son interdiction neuf mois après sa parution.

 

Dans son avis 139, du 13 septembre 2022, le Comité consultatif national d’éthique se permet de lever les objections éthiques à ce qu’il nomme « l’aide active à mourir », expression où il inclut principalement le « suicide assisté » sans écarter l’euthanasie, au nom de l’égalité, pour ceux qui n’auraient plus la capacité physique de s’auto-administrer le produit létal. L’annexe 6 de cet avis, titrée « La sémantique du suicide », discute de l’opportunité de renommer le « suicide médicalement assisté » par un sigle, SMA, pour le distinguer du suicide, jugé péjorativement. Cette note s’achève en préconisant la maintien du mot suicide. Explication : « La neutralité du terme suicide, qui est sans doute son aspect le plus problématique, devrait s’établir au fur et à mesure que l’on portera davantage notre attention sur les véritables points de débat, sur ce qu’il désigne, et moins sur les aprioris qu’on lui assigne parfois sans même s’en rendre compte. »

 

A l’encontre de toute la prévention d’un tel drame, la perspective de prétendre vouloir rendre « neutre » le suicide méconnait gravement l’effet Werther.

 

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