Euthanasie et suicide assisté : inquiétudes en psychiatrie

06/05/2025

Euthanasie et suicide assisté : inquiétudes en psychiatrie

Des professionnels de la psychiatrie sont de plus en plus nombreux à redouter la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté envisagée par la loi Falorni, en débat à l’Assemblée nationale.

L’universalité de la prévention du suicide menacée

La proposition de loi Falorni, actuellement en discussion ouvrirait un droit à l’euthanasie ou au suicide assisté motivé par une « souffrance psychologique jugée insupportable selon la personne », lorsqu’elle est atteinte d’une affection qui engage son pronostic vital, y compris quand elle refuse tout traitement. Cela reviendrait à lever l’universalité de la prévention du suicide. Cette rupture dans la solidarité percute indubitablement le travail de la psychiatrie, au moment où cette discipline traverse, plus encore que le reste du système de santé, de lourdes difficultés organisationnelles et budgétaires. La santé mentale est d’ailleurs la grande cause nationale 2025. Dans une étude publiée en début d’année, la DREES (Direction de la Recherche, des Etudes, de l’Evaluation et des Statistiques) constate « depuis 2020, une dégradation marquée et durable de la santé mentale des jeunes [avec] en France (…) une hausse notable des symptômes dépressifs et anxieux chez les jeunes adultes en 2020 ».

Pour nombre de soignants en santé mentale, la rupture envisagée est d’autant plus choquante que le texte de loi entend se passer du recours à la psychiatrie pour évaluer ce motif de « souffrance psychologique insupportable » qu’il invoque.

Les mises en garde des spécialistes de la santé mentale se multiplient

Des psychiatres, psychologues et psychanalystes ont donc multiplié les mises en garde depuis que ce sujet est au-devant de la scène, arguments spécifiques à l’appui.

Dans une tribune du Figaro (17 avril 2025), le psychanalyste Roland Chvetzoff souligne l’ambivalence d’une demande de mort inévitablement motivée par le sentiment de n’être plus « désiré ». La volonté de « ne pas peser » ou de « ne pas déranger » n’appelle-t-elle pas la solidarité plutôt que l’exclusion ? Roland Chvetzoff alerte sur la profonde transformation du sens du soin qui est en jeu, « car soigner, c’est soutenir un désir [de vivre] même fragilisé ». Il s’interroge : « Dans une société qui valorise l’autonomie, la performance, l’indépendance, que deviennent la vulnérabilité, la faiblesse, la dépendance ? Si le droit de mourir devient une option «normale», celui qui souffre pourrait se sentir obligé d’en faire usage. » On glisse donc du droit au devoir.

Dans une vidéo sur Instagram, une de ses collègues, également psychanalyste, prénommé Caroline, met en garde, au nom du collectif JABS (Jusqu’au bout solidaires), contre la caution portée par la proposition de loi au « vœu de mort, qui est consubstantiel à l’humain ». Selon elle, la tentation de l’euthanasie relève d’un « rêve de toute puissance » qui survalorise l’auto-détermination. Elle est le fruit d’une société pressée dans laquelle il est facile de se sentir inutile et sans valeur.

Lors de débats en 2014, le professeur de psychiatrie Jean-Louis Terra, spécialiste de la prévention du suicide, avait déjà expliqué qu’il était difficile voire impossible de distinguer la crise suicidaire d’une demande d’euthanasie supposée dénuée de toute affection psychique. Plus récemment, l’Observatoire national du suicide a produit un texte ambigu tentant de distinguer suicide et suicide assisté, tout en rendant hommage à l’un de ses membres éminents, le Professeurs Michel Debout, psychiatre mort en décembre 2024 qui déclarait en septembre 2023 : « Avec une loi qui autorise le suicide assisté, on prend le risque que certaines personnes en souffrance l’envisagent comme une issue. »

« En psychiatrie, on n’a jamais tout essayé »

Geneviève Henault va plus loin dans une tribune. La psychiatre témoigne de sa résistances à de multiples demandes d’euthanasie d’une jeune femme désespérée par sa maladie mentale : c’était en 2013. La praticienne a refusé à sa patiente « jusqu’à 50 fois » de lui fournir les produits létaux ou de l’emmener en Belgique. Aujourd’hui, cette jeune femme, toujours atteinte de schizophrénie, dit qu’elle va bien. Au vu de l’évolution des lois dans les quelques pays qui ont légiféré, Geneviève Henault ne se laisse pas rassurer par l’exclusion du mobile psychiatrique du texte actuel. Aucune digue ne tient. Elle souligne une maxime qui lui tient à cœur : « En psychiatrie, on n’a jamais tout essayé ». Autrement dit, rien n’est jamais définitivement perdu, ce qui vient à rebours de la philosophie utilitariste et fataliste qui préside au texte de loi en débat. La résistance du médecin la mettrait-elle sous le coup de la loi et de son sévère délit d’entrave ? Geneviève Henault pointe la difficulté induite par la légalisation du suicide assisté pour la psychiatrie : « La mort par suicide, en psychiatrie, est un drame absolu et vécu par les professionnels comme un échec douloureux. Comment, si à l’avenir existait la possibilité de recours à « l’aide à mourir » pour souffrance psychique, articuler et soutenir la tension entre la prévention du suicide qui nous anime au quotidien, et l’injonction à accompagner nos patients vers cette mort médicalement assistée ? »

Lors du précédent débat, en 2024, à l’initiative de la psychiatre Faroudja Hocini, associée au néphrologue Bruno Dallaporta, une centaine de professionnels de psychiatrie, psychanalyse et psychologie avaient mis en garde contre l’euthanasie et le suicide assisté des patients en général et des malades psychiques en particulier : « Les propos décomplexés faisant l’éloge de « l’aide à mourir » (ou suicide assisté) sont dangereux et erronés. Ils passent à côté de l’essentiel : une demande de mort est une demande de soins et une demande de vie. Il s’agit de la demande d’une autre vie, une vie où on est soigné, considéré et estimé, une vie où on n’est pas abandonné. » Ces auteurs évoquaient le cas de « Geneviève Lhermitte, d’abord emprisonnée puis suivie en psychiatrie après avoir tué ses enfants dans une crise psychotique, [qui] a été euthanasiée en Belgique en février 2023. » Aux Pays-Bas, c’est l’euthanasie d’une jeune femme qui a provoqué, en octobre 2024 une protestation collective : 14 psychiatres demandaient l’ouverture d’une « enquête criminelle » concernant ceux qui ont cautionné ou encouragé ce suicide : « Peut-on supposer que la souffrance mentale ne peut pas être guérie ? »

En avril 2024, des psychiatres avaient protesté de leur exclusion du débat dans une tribune titrée « Les psychiatres n’ont-ils donc rien à dire du suicide, au motif qu’il sera assisté ? » : « Étonnamment, la psychiatrie n’a pas été conviée, comme si elle était hors sujet, alors que le projet insiste sur la notion de souffrance psychologique et exclut les personnes souffrant de troubles psychiatriques réputées privées de leur discernement. »

Attention à l’effet Werther

Tous ces professionnels de la santé mentale ont conscience du risque induit par la valorisation du suicide sur la population, notamment des plus souffrants, fragiles, isolés. Un effet de contagion, nommé effet Werther, a été décrit. Quelle serait son ampleur si, au lieu de réaffirmer à chacune des personnes souffrantes qu’elle a sa place dans la société et le droit d’être soulagée, on cautionnait certains passages à l’acte comme inéluctables et bienfaisants ? L’inquiétude des professionnels est corroborée par une déclaration du président de la MGEN qui osait affirmer en avril 2024 : « Le taux de suicide des personnes âgées en France montre que la demande est déjà là » !

 

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