Procès de Bourg-en-Bresse : peut-on tuer par amour ?

02/07/2025

Procès de Bourg-en-Bresse : peut-on tuer par amour ? 

Le procès à Bourg en Bresse d’une jeune femme accusée d’avoir tué son grand-père pose une question grave : peut-on tuer par amour ?

Mercredi 25 juin 2025, près de cinq ans après les faits, la cour d’assises de l’Ain a condamné en appel à cinq ans de prison dont un ferme une jeune femme qui avait assassiné en août 2020 son grand-père grabataire de 95 ans, en mettant le feu à son lit médicalisé préalablement arrosé d’essence. Après avoir nié toute implication, l’accusée avait été confondue par les caméras de surveillance de la ville qui l’ont filmée en train de transporter le bidon d’essence du crime.

En première instance, la cour d’assises de Lyon avait condamné l’accusée à cinq années de prison avec sursis. Le parquet, qui avait requis une peine de quinze ans de prison ferme, avait logiquement fait appel. Le président de la cour d’appel a précisé que l’année de prison ferme à laquelle elle a finalement été condamnée sera toutefois transformée en port d’un bracelet électronique. La jeune femme, psychiquement fragile, avait comparu libre.

La grande dépendance suspendrait-elle le droit à la protection de la vie ?

Le premier enjeu de ce procès touche à la valeur de la vie d’une personne âgée dépendante. L’absence de prison ferme, pour un assassinat, reviendrait à dédouaner presque totalement un proche de son passage à l’acte, comme si la grande dépendance faisait perdre le droit à la protection de la vie. L’affaire rappelle celle de Lydie Debaine qui avait mis fin aux jours de sa fille lourdement handicapée, en 2005, dans un moment d’épuisement. Cette femme avait été acquittée en première instance puis condamnée en appel à une peine symbolique, par une autre cour d’assises. Entre temps, des associations de défense des personnes handicapées avaient protesté contre cet acquittement (cf. Tugdual Derville, La Bataille de l’euthanasie / Enquête sur les 7 affaires qui ont bouleversé la France, Salvator, 2012).

Le moyen justifierait-il la fin ?

Le second enjeu du procès en appel, dans le contexte de la discussion d’une loi légalisant le suicide assisté ou l’euthanasie sous le vocable « aide à mourir », tient à la façon dont sont évaluées les circonstances du drame.

Pour relativiser la gravité du passage à l’acte, l’avocat de l’accusée a estimé qu’il n’aurait pas eu lieu si une telle loi avait été en vigueur. Il a présenté le geste de mort comme un acte d’amour désespéré de la petite-fille du vieillard. Affirmant que ce dernier réclamait la mort, il a insisté sur le caractère « indigne » de ses conditions de vie : état grabataire, incontinence, couches souillées.

Pour expliquer sa demande d’une condamnation plus ferme, le parquet, de son côté, a plaidé la différence entre l’euthanasie et cet assassinat, en pointant notamment le moyen utilisé (le feu, jugé atroce), et en insistant sur la vie personnelle de l’accusée, marquée par plusieurs échecs professionnels et qui semble être passée à l’acte alors que son mari venait de lui révéler un adultère et un projet de séparation.

En filigrane se profile l’idée d’un « bon » assassinat, bien réfléchi, qui mériterait l’appellation d’euthanasie, et un mauvais, impulsif, qui s’en distinguerait. On doit relever l’insistance avec laquelle les propos du père de l’accusée (beau-père de la victime qu’il hébergeait) sont rapportés. Le témoin évoque l’état de délabrement de la santé du vieil homme, qui est, en réalité, conforme à celui de nombreuses personnes âgées dépendantes. Pour conclure à l’indignité et à la fin de vie, il parle de « couches », de « fuites » urinaires, d’« excréments récurrents ». N’est-ce pas le quotidien – certes difficile – des auxiliaires de vie, des aides-soignants, des infirmiers et de nombre de proches aidants qui se dévouent auprès de personnes âgées redevenues incontinentes ? L’incontinence en fin de vie, pendant une période plus ou moins longue, est en effet courante et ne saurait être un passeport pour l’euthanasie, sauf à affirmer que les personnes âgées grabataires incontinentes ne sont plus dignes d’être soignées et aimées.

L’amour discuté comme alibi

Pourrait-on légitimement tuer par amour ? Est-ce l’avis qui commence à se répandre dans la société ? Le père de l’accusée a lui-même défendu sa fille en invoquant l’amour comme mobile de l’assassinat, en recourant à une injonction paradoxale : « Oui, c’est mal, mais elle l’a fait par amour » et même « Si ma fille a fait ça, c’est parce qu’elle l’aimait plus que moi ». C’est donc le moyen seul que la jeune femme semble regretter : « le feu c’est atroce, c’est inhumain ». Son avocat, maître Thibaud Claus, plaidera à son tour un « geste d’amour » que l’accusée a réalisé « par amour pour son grand-père ». Tout en répétant que le vieil homme appelait la mort.

Face à ces assertions, le président de la cour d’assises Raphaël Vincent a pointé des faits « d’une extrême gravité », et qui ne sont « nullement une démarche raisonnée d’euthanasie ». Laisse-t-il entendre qu’avec d’autres moyens, le crime – l’euthanasie – aurait été acceptable ? Même tonalité du représentant du ministère public qui avait fait appel du premier verdict : « Il n’est pas mort en douceur, ce n’est pas un geste d’amour ». Dans ses réquisitions, jugeant la peine initiale (prison avec sursis) « totalement incompréhensible », l’avocat général Eric Mazaud a aussi insisté sur le moyen utilisé : « Quand on aime, on ne brûle pas ».

Par contraste, cette valorisation implicite de l’euthanasie par injection létale est contestable et dangereuse. On aurait aimé que le parquet et la présidence de la cour d’assises s’en tiennent à la formule qui a fleuri sur les murs, dans l’élan du mouvement MeToo : « On ne tue jamais par amour ». Quels que soient les moyens utilisés, tuer n’a rien de « doux ». Et devrait rester inacceptable.

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