Regarder la réalité de l’avortement autrement
26/09/2025

Regarder la réalité de l’avortement autrement

En 2024, 251 270 avortements ont été recensés en France, selon la Drees. Depuis 2018 – à l’exception des années Covid – le nombre d’IVG augmente, dans l’indifférence des pouvoirs publics qui ont renoncé de longue date à mener une véritable politique de prévention, alors qu’il s’agit d’un acte irréversible qui met des vies en jeu.

Episode 1 – Avortement : de l’exception à la normalisation

50 ans après la loi dépénalisant le recours à l’avortement présenté comme une mesure exceptionnelle en cas de détresse, la France affiche un nombre record d’IVG, 251 270 en 2024 et un taux d’avortement parmi les plus élevés en Europe.

Les statistiques montrent que le nombre d’avortements augmente régulièrement. Selon l’Ined, un tiers des Françaises (33%) auraient recours à l’IVG au moins une fois au cours de leur vie.

I- La contraception ou l’illusion d’un contrôle total sur la fécondité ?

La contraception, présentée comme un outil préventif afin d’éviter les grossesses non prévues ou « non désirées », montre de sérieuses limites.

Aujourd’hui, en France, l’accès à la contraception n’a jamais été aussi facilité. Depuis le 1er janvier 2022, toutes les femmes âgées de moins de 25 ans peuvent bénéficier gratuitement de moyens contraceptifs. Pilule, implant, stérilet, préservatif, etc. : les options sont nombreuses, variées et largement disponibles. En 2023, 64,8% des femmes de 18 à 49 ans utilisent les méthodes de contraception suivantes :

  • Méthodes longue durée réversibles (DIU, implant) (32,1%)
  • Pilule (26,8%)
  • Autres méthodes hormonales courte durée (patch, anneau, injectable) (0,4 %)
  • Stérilisation (5,5 %)

Ce chiffre ne comprend pas la méthode du préservatif, qui dans cette étude est englobée dans les méthodes barrières ou naturelles (retrait, abstinence) représentant 26,1 % des femmes.

Pourtant, malgré la diffusion massive des méthodes médicalisées de contraception, le nombre d’avortements demeure élevé : ce phénomène est désigné comme le « paradoxe contraceptif ».

En 2023, selon une enquête de l’INSERM,  34,7 % des dernières grossesses survenues dans les cinq années précédentes seraient non souhaitées (selon la terminologie utilisée par l’enquête, « non souhaitée » signifie ici pas du tout, ou plus tard, ou ne se posait pas la question), et cette proportion atteint 51,8 % chez les 18‑29 ans (enquête publiée par l’INSERM en novembre 2024 sur la sexualité des Français).

Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) publié en 2009 relevait que 72 % des IVG étaient réalisées sur des femmes qui étaient sous contraception, et dans 42 % des cas, « cette contraception reposait sur une méthode médicale théoriquement très efficace », telle que la pilule ou le stérilet.

Ces chiffres soulignent que la généralisation de la contraception n’a pas contribué à réduire le recours à l’avortement.

La question des échecs de contraception est un angle mort des prises de parole et des débats autour de l’avortement et de sa prévention. Elle est trop souvent passée sous silence, ou considérée comme une fatalité inévitable dans la vie des femmes, à laquelle l’avortement viendrait simplement répondre.

« Une sexualité épanouissante implique que la contraception et l’avortement, avec leurs contraintes et leurs risques, soient considérés comme des composants de la liberté à disposer de son corps et d’avoir ou non des enfants » (Rapport du Haut Conseil à l’égalité Femmes – Hommes sur l’IVG – 2013)

Aucun moyen de contraception n’est efficace à 100 %, comme le rappelle la page dédiée du site de la CPAM (mise à jour du 23 février 2025). Tous les contraceptifs peuvent connaître des échecs, qu’il s’agisse du stérilet, du patch, de la pilule (pas que les oublis), de l’implant, de l’anneau vaginal ou encore du préservatif.

En réalité, comme le conclut une étude de l’Inspection générale des affaires sociale (IGAS) en 2010 : « La maitrise totale de la fertilité est illusoire »

Cependant les discours sur la contraception entretiennent l’illusion d’une maîtrise totale de la fécondité. Pourtant, les échecs de contraception sont bien une réalité. L’efficacité d’un moyen de contraception est mesurée en fonction du risque qu’une grossesse « non désirée » survienne malgré son utilisation. On observe des écarts importants entre l’efficacité théorique (qui n’atteint jamais 100 % pour aucun contraceptif) et l’efficacité pratique, définie comme son utilisation dans la vie courante. Ces écarts concernent particulièrement la pilule (oublis, interactions médicamenteuses, maladies) et le préservatif (rupture, mise en place incorrecte…) qui sont les contraceptifs les plus utilisés – même si on observe une désaffection régulière de la pilule au profit du stérilet et des méthodes naturelles depuis quelques années. Les échecs de contraception concernent aussi les femmes qui sont sous stérilet ou implant ou Patch…

La revue Population et société, dans son analyse « La loi Neuwirth 40 ans après, une révolution inachevée ? » (novembre 2007), souligne que « La propension à recourir à l’avortement en cas de grossesse non prévue semble s’être accentuée à mesure que la maîtrise de la fécondité s’améliorait. » Les auteurs constatent que « Pendant que la norme de l’enfant programmé s’affirmait, l’échec face à la planification est devenu de plus en plus difficilement acceptable. »

L’IVG s’inscrit alors comme l’ultime réponse face à une grossesse « non désirée ». Mais est-ce que cela devrait être une fatalité ?

L’expression « grossesse non désirée » est ambiguë. Ce vocabulaire ne traduit pas l’ambivalence et l’évolution du désir, comme si le désir était quelque chose de très clair. Tout un champ de prévention de l’avortement par l’accompagnement, le soutien et l’écoute quand la grossesse a démarré est déserté par les pouvoirs publics.

II- Un recours facilité à l’IVG

Au fil des années, l’exception accordée à l’IVG s’est transformée en droit à l’avortement revendiqué « sans contrainte ».

Progressivement, le « droit à l’avortement » a été revendiqué comme un élément central d’égalité entre les sexes, avec comme conséquence la facilitation de son accès par les pouvoirs publics.

Entre 1975 et 2022, la loi a été modifiée 9 fois, avec la volonté systématique de faciliter le recours à l’IVG en supprimant tous les dispositifs présentant des alternatives.

Le délai légal de l’IVG a été prolongé, passant de 10 à 12 semaines en 2001, puis s’étendant encore à 14 semaines en 2022. Dans un communiqué, l’Académie nationale de médecine s’est opposée à l’allongement du délai légal d’accès à l’IVG de 12 à 14 semaines en ces termes : « En portant ce délai à 14 semaines, on augmente le recours à des manœuvres chirurgicales qui peuvent être dangereuses pour les femmes et à une dilatation du col plus importante susceptible de provoquer des complications à long terme comme un accouchement prématuré. » Pour l’académie, « cet allongement entraînera inéluctablement une augmentation significative des complications à court ou à long terme ».                       

Le délai de réflexion de deux jours, auparavant nécessaire pour confirmer une demande d’avortement après un entretien psychosocial, a été supprimé. Pour Caroline Roux, coordinatrice des services d’écoute d’Alliance VITA : « Obliger les femmes à s’enfermer dans une décision précipitée, c’est méconnaître ce qu’elles vivent lors de grossesses imprévues ». L’autorisation parentale pour les mineures a été levée, tout comme la présentation des aides et des droits dans un guide remis aux patientes. Par ailleurs, la notion de « détresse » a été retirée de la loi.

Parallèlement à ces assouplissements juridiques, les modalités pratiques d’accès à l’IVG ont également évolué. L’IVG médicamenteuse peut désormais être réalisée à domicile, en téléconsultation, jusqu’à sept semaines de grossesse. Quant à l’IVG chirurgicale, elle n’est plus réservée aux seuls médecins : les sage-femmes sont désormais autorisées à la pratiquer, élargissant ainsi l’accès à l’IVG. D’après les données de la Drees, l’offre de soignants pour pratiquer l’IVG a augmenté de 35 % entre 2020 où on comptait 2 356 praticiens et 2023 où ils sont désormais 3 170 à réaliser des IVG. 85 % (693) de cette hausse vient des sage-femmes.

79% des IVG sont pratiquées par voie médicamenteuse. Présentée aux femmes comme une procédure rapide et sans intervention chirurgicale, cette méthode peut donner le sentiment que l’acte est moins lourd. Depuis 2007, les femmes peuvent, en pratique, réaliser l’IVG chez elles. La procédure peut désormais se faire rapidement, parfois sans contact direct avec un médecin, comme le permet la téléconsultation instaurée en 2022. Mais cette possibilité s’accompagne d’une grande solitude et d’un manque d’accompagnement (suivi d’un médecin, écoute d’un psychologue, soutien émotionnel), alors que l’épreuve reste intense, tant sur le plan physique que psychologique, humain et émotionnel. La rapidité imposée par la méthode ajoute une pression supplémentaire. Réalisable uniquement jusqu’à la septième semaine de grossesse, l’IVG médicamenteuse laisse peu de temps à la réflexion entre la découverte de la grossesse et l’intervention. Cette contrainte temporelle peut donner l’impression d’être enfermée dans une décision sans pouvoir considérer toutes les options ; rendant l’acte à la fois immédiat et irréversible.

En mars 2024, l’inscription de la liberté d’avorter dans la Constitution a marqué une étape supplémentaire et symbolique vers l’institutionnalisation d’un acte qui met la vie humaine en jeu… Dans ce contexte, quelle place reste-t-il pour une politique de prévention ? Pourtant, la prévention est une part importante de toute politique sanitaire.

Pour autant, près de 9 Français sur 10 (88%) – 91 % des Françaises – considèrent qu’un avortement laisse des traces psychologiques difficiles à vivre pour les femmes. Pour eux, l’avortement n’est pas un acte banal. Alors que l’avortement devient de plus en plus courant dans la vie des femmes, il reste un événement qui les marque profondément. Il semblerait nécessaire de mieux comprendre les raisons qui poussent les femmes à avorter, ainsi que les pressions auxquelles elles sont confrontées.

 

Episode 2 – Avortement : de quelle liberté parle-t-on ?

En mars 2024, la liberté de recourir à l’avortement est devenue constitutionnelle. Mais quelle est la réalité de cette liberté désormais inscrite dans la constitution ? Cette question se pose d’autant plus qu’il s’agit d’un acte irréversible qui met des vies en jeu.

Derrière la liberté affichée quelles sont les facteurs qui jouent un rôle dans la décision de recourir à l’IVG ?

I- De nouvelles « normes procréatives »

Ces cinquante dernières années, le rapport à la sexualité, à la procréation et à l’enfantement a profondément évolué. Le contrôle de la fertilité par la contraception est organisé et vécu comme une norme sociale et sanitaire, soutenue par les Etats et les organismes internationaux à laquelle les Français se sont progressivement conformés.

Des « normes procréatives » et familiales se sont progressivement imposées. La norme procréative est définie par les chercheurs de l’INED comme un ensemble de critères de « bonnes » conditions sociales pour avoir un enfant :

  • l’âge : ni trop jeune, ni trop âgé,
  • le statut social : avoir terminé ses études, avoir un emploi, disposer d’un logement,
  • le statut conjugal : vivre en couple, un couple pas nécessairement marié mais stable, cohabitant, où les deux partenaires souhaitent devenir parents et se sentent prêts. 

Si on ne peut les considérer comme mauvaises en soi, elles peuvent peser, à partir du moment où elles deviennent des injonctions se traduisant par des pressions insidieuses vers l’IVG.

Par exemple une jeune femme de 25 ans en couple depuis cinq ans, ayant un emploi stable s’inquiétait d’être enceinte alors qu’elle ne croisait que des femmes enceintes plus âgées. Elle se confiait ainsi à Alliance VITA : « Je ne me vois pas la seule de mes copines à avoir un bébé. »

L’âge à la maternité augmente de manière continue depuis le milieu des années 1970. Selon la Drees, en 2023, les femmes ont leur premier enfant à 29,1 ans en moyenne, soit 5,1 ans plus tard qu’en 1974.

Ces critères sont confirmés par le baromètre Jeunesse&Confiance du think tank Vers le haut réalisé par l’institut de sondage OpinionWay en janvier 2025 : 86% des jeunes de 16-25 ans interrogés disaient souhaiter s’assurer d’un bon niveau de vie avant d’avoir le projet de fonder une famille. Et 58% d’entre eux estimaient essentiel d’être en couple. Par ailleurs, dans l’enquête publiée par l’INSERM en novembre 2024 sur la sexualité des Français, 12,6% des femmes de 18 à 49 ans interrogées sur leur dernière grossesse la souhaitaient plus tard (versus 9,3% en 2016). Ce chiffre monte à 28,8% chez les 18-29 ans (versus 16,5% en 2016). Enfin on constate que 85% des grossesses imprévues pendant les études se terminent par une IVG et que les 20-29 ans concentrent les plus forts taux d’IVG (28 ‰ parmi les 20- 24 ans et 29,7 ‰ parmi les 25-29 ans).

Ces normes sont également très présentes au sein des familles déjà constituées : elles concernent le nombre d’enfants ((un rapport de l’Ined de juillet-août 2025 montre que le nombre total d’enfants souhaités par les femmes de moins de 30 ans est passé de 2,5 à 1,9 enfant en vingt ans), l’espacement entre les naissances. Aujourd’hui pour être « accomplies » en tant que femme et en tant que mères, les femmes doivent se conformer à un certain nombre de critères :

  • Concilier vie professionnelle et vie familiale,
  • Planifier le bon moment pour la venue du bébé,
  • Être de « bonnes mères ».
II- Un contexte social empreint d’incertitudes

Ces normes procréatives s’accompagnent d’un profond sentiment de vulnérabilité sociale influençant la poursuite ou non d’une grossesse.

1- Un fort sentiment de vulnérabilité financière 

Interrogés en septembre 2025 à la suite de la nomination de Sébastien Lecornu à Matignon, les Français placent le pouvoir d’achat en tête de leurs priorités (pour 61% des sondés selon le sondage Toluna Harris Interactive). Selon le dernier baromètre Cofidis publié en septembre 2025, seuls 18 % des sondés estiment avoir un bon niveau de pouvoir d’achat. Malgré les efforts consentis, près de 4 Français sur 10 se retrouvent à découvert chaque mois, un phénomène particulièrement marqué chez les jeunes (52 %) et les foyers avec enfants (49 %).
Ces inquiétudes affectent significativement la capacité de se projeter et de s’engager dans l’avenir, de poursuivre une grossesse inattendue, d’accueillir un enfant imprévu…

En 2020, une première analyse sociodémographique de la Drees a montré que les taux de recours à l’IVG étaient plus importants parmi les femmes aux niveaux de vie les plus faibles. Ce ne sont pas forcément des femmes qui sont dans des situations de grande précarité mais pour certaines d’entre elles, la grossesse peut les faire basculer vers une fragilité financière, en particulier lorsque la grossesse conduit à une rupture du couple et que la femme se retrouve seule.
Par effet de miroir, l’Enquête Nationale Périnatale 2021 montre une augmentation significative des revenus aisés parmi les femmes qui ont accouché en 2021 : 52% avaient des revenus supérieurs à 3000 € contre 41% en 2016 et la part des femmes ayant des très faibles revenus (– inférieurs à 1000 €) est en nette diminution.

Aujourd’hui l’avortement peut s’avérer un marqueur d’inégalité sociale, source d’injustice.

2- Une vulnérabilité conjugale et affective 

1 million de couples se forment chaque année (source Drees) (1/4 mariage, ¼ Pacs, ½ Union Libre).  Environ 425 000 couples se séparent chaque année et 46% des mariages finissent par un divorce.
En 2017, une relation de couple durait en moyenne 10 ans. Désormais pour les millenials nés entre 1980 et 2000, elle dure à peine plus de 4 ans… (Source Insee). Le couple qui dure toute une vie n’est plus une évidence.

3- Une vulnérabilité renforcée par l’impression de vivre une époque difficile

La guerre aux portes de l’Europe et au Moyen Orient, les incertitudes économiques, les risques climatiques, l’avenir écologique, les risques sanitaires….  La peur de l’avenir conjuguée à un fort sentiment d’impuissance n’incite pas à mettre un enfant au monde. Cela peut même sembler déraisonnable en pareil contexte.

III- Des pressions exercées par différents acteurs vers l’avortement

Les pressions subies par les femmes quand se pose la question de poursuivre ou non une grossesse inattendue reste un angle mort de l’avortement…
La mise en avant d’un droit à l’avortement occulte tous les autres aspects de la réalité et on constate un impensé autour des pressions qu’elles peuvent subir.

1- L’influence des hommes 

Plus de la moitié des femmes qui s’adressent au service d’écoute d’Alliance VITA confient être confrontées à une opposition de l’homme à la poursuite de la grossesse.

En octobre 2023, dans ses mémoires, la chanteuse américaine Britney Spears révèle avoir subi un avortement plus de 20 ans plus tôt sous la pression de son compagnon de l’époque. Ce témoignage a été suivi de beaucoup d’autres, comme celui de Marie : « On dit souvent que si les femmes le souhaitent, elles ne sont pas obligées d’avorter, même si le géniteur du bébé ne tient pas à les soutenir. Mais dans les faits, la réalité est bien différente. »  A 28 ans, en couple depuis trois ans avec son conjoint, elle tombe enceinte malgré sa contraception. « Il a voulu prendre rendez-vous pour moi, moins de 10 minutes après l’annonce de ma grossesse, pour un avortement. Quand j’ai voulu en discuter avec lui, il m’a dit qu’il était hors de question pour lui de devenir père maintenant. Que je pouvais bien faire ce que je voulais du bébé, mais que lui ne serait pas présent dans sa vie. On s’est séparé le jour même. » « L’avortement était ma décision, mais dans une société où les femmes sont les égales des hommes, et où les mères ne sont pas toujours pénalisées, ma décision aurait été différente. »

Cette opposition masculine se manifeste par des réactions qui vont du silence à la violence physique en passant par la mise en avant d’arguments, le chantage et la menace de rupture, la rupture, la fuite, l’expulsion du domicile, le harcèlement, la violence verbale et les menaces de violences physiques…Or, on sait que pour 40% des 201 000 femmes concernées chaque année par les violences du conjoint, celles-ci ont débuté à la première grossesse.

Des études récentes montrent des liens entre les violences conjugales et les interruptions volontaires de grossesse à répétition. En France, le lien entre IVG et violences demeure cependant peu exploré : très peu de médecins posent systématiquement la question des violences aux femmes réalisant une IVG [Pelizzari Mélanie et al., « Interruptions volontaires de grossesse et violences : étude qualitative auprès de médecins généralistes d’Île-de-France », Cliniques méditerranéennes, 2013/2 n° 88, p. 69-78]. Parmi les professionnels de santé et les acteurs sociaux, peu sont formés à la détection des violences et des pressions et beaucoup considèrent délicat voire impossible de questionner une femme sur son libre arbitre au risque de se voir accuser de délit d’entrave…

Des femmes témoignent d’ailleurs de cette absence de questions lors de leur hospitalisation : « La femme qui est venue m’apporter le plateau à midi, elle voyait que je pleurais, mais vraiment, je n’ai jamais autant pleuré. Elle ne m’a pas dit, “Bah, qu’est-ce qui se passe ? Ça va ? Qu’est-ce qu’il y a ? “. Je me suis dit, demain, je vois une nana en train d’avorter qui pleure, je vais me demander “T’es venue contre ton gré ? Est-ce que t’étais consentante à venir ici ? Est-ce qu’on t’a forcée ? “ Là rien, dame j’ai eu aucun mot d’aucune infirmière, d’aucune… personne. » (Femme, 24 ans, zone rurale, a avorté à 22 ans, IVG instrumentale, verbatim extrait de l’enquête qualitative menées par l’IFOP auprès de 8 femmes âgées de 19 à 45 ans ayant eu recours à l’IVG).

2- La position de de l’entourage

Les parents des plus jeunes peuvent parfois user des mêmes modes de pressions que ceux observés chez les hommes.
Des jeunes femmes témoignent auprès d’Alliance VITA, avoir été rejetées par leur famille ou être en grande difficulté avec elle parce qu’elles sont enceintes…
« Ma mère m’a mise à la rue et j’ai jusqu’à samedi pour prendre toutes mes affaires. J’ai essayé en vain de contacter les services sociaux mais je n’ai pas eu de réponse. Svp si vous connaissez un endroit où je peux habiter dans des conditions décentes faites-moi signe svp »

3- La pression de professionnels de santé

Selon l’enquête Ifop pour le Planning familial de septembre 2024, 29% des femmes ayant eu recours à l’avortement disent avoir ressenti une certaine pression pour avorter lors de la rencontre avec le professionnel de santé.

Conclusion

Parce qu’il s’agit d’un acte irréversible qui met des vies en jeu, l’avortement ne devrait jamais s’imposer aux femmes comme une fatalité. Il est urgent de mettre en place une véritable politique de prévention d’ailleurs soutenue par les Français. Selon un sondage IFOP de 2025, deux tiers (65%) d’entre eux estiment que la société devrait davantage aider les femmes à éviter d’avoir recours à l’IVG et une grande majorité (81%) est favorable au lancement d’une véritable prévention de l’avortement et soutient une étude publique sur les causes, les conditions et les conséquences de l’IVG.

Protéger les femmes de toutes pressions et leur offrir des alternatives à l’IVG sont plus que jamais une urgence sociale.

 

Episode 3 – Avortement : un acte loin d’être anodin

Près de 50 ans après sa dépénalisation, l’avortement reste au cœur de débats profonds. Passé du statut d’« exception » à celui de pratique normalisée, il continue pourtant de laisser dans son sillage des blessures intimes et des interrogations collectives. Pourquoi, alors que le nombre d’IVG demeure élevé et que leur accès est facilité, cet acte reste-t-il douloureux pour de nombreuses femmes et pour la société tout entière ?

Lors de son discours à l’Assemblée nationale en 1975, Simone Veil insistait :

« Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. »

Un demi-siècle plus tard, ce constat garde une brûlante actualité. Selon le baromètre IFOP de janvier 2025, 88 % des Français – et 91 % des Françaises – estiment qu’un avortement laisse des traces psychologiques difficiles à vivre, tandis que 65 % jugent que la société devrait davantage aider les femmes à éviter d’y recourir. Loin d’être un acte anodin, l’IVG apparaît ainsi, dans l’expérience vécue comme dans la conscience collective, comme un événement marquant, parfois traumatisant

I. Un acte loin d’être anodin pour les femmes

Les expériences d’avortement racontées par des femmes, dans des livres ou des médias, montrent une variété de situations. Certaines femmes parlent d’un soulagement, en raison de circonstances personnelles douloureuses ou précaires. Des femmes peuvent revendiquer l’aspect militant de l’acte. D’autres décrivent au contraire une souffrance immédiate ou différée, parfois réactivée des années plus tard, au détour d’une grossesse ou d’un événement marquant.

Les témoignages reçus par le service d’écoute d’Alliance VITA révèlent une diversité d’émotions :

  • « Je ne comprends pas pourquoi je ressens un mal-être, car c’est moi qui l’ai décidé. »
  • « On a beau dire que c’était un amas de cellules : pour moi, c’était mon bébé. »
  • « On ne m’avait pas dit que cela ferait si mal. J’ai perdu sur les deux tableaux : mon bébé et mon conjoint qui est finalement parti. »
  • « J’étais dans une impasse. Personne ne m’a soutenue. »

Ces récits traduisent une réalité souvent occultée : l’avortement n’efface pas la question du lien interrompu avec l’enfant à naître. Les douleurs liées à l’IVG se superposent souvent à celles d’une rupture amoureuse, d’un sentiment d’abandon ou d’isolement.

Il est donc urgent de libérer la parole des femmes et des hommes qui portent ces blessures. Trop de témoignages commencent par : « On ne m’avait pas dit… ». Ce manque d’information et de soutien contribue à un non-dit qui peut être dévastateur.

Et les hommes ne sont pas épargnés. Certains expriment une douleur silencieuse :

« Ne me parlez pas d’avortement, moi j’ai deux enfants à la poubelle. »

D’autres, ayant incité leur compagne à avorter, avouent porter une culpabilité durable, qui rejaillit sur leur capacité à s’engager dans l’avenir.

 

II- La réalité invisibilisée d’une IVG

Au-delà de l’expérience personnelle, la société a tendance à occulter la réalité de ce qui est en jeu : les débuts de la vie d’un être humain.

Le regard scientifique

Cachée en début de grossesse et visible au fil des mois, la vie est bien présente dès la fécondation. Dès ce moment, toute la puissance de l’être humain est inscrite dans la première cellule unique appelée zygote issue de la fécondation. Le Pr Emmanuel Sapin, un des pionniers français de la chirurgie fœtale, décrit les caractéristiques essentielles de l’embryon qui sont :

  • un individu à part entière et non un organe de la mère ;
  • un organisme vivant et non un amas cellulaire ;
  • le même être, malgré ses changements morphologiques, tout au long d’un développement continu.

De la fécondation à la mort, chaque être humain s’inscrit dans un continuum de vie. L’embryon est donc, par nature,un être humain distinct et interdépendant, inscrit dans une relation intime avec sa mère.

Le regard juridique

Le statut de l’embryon reste marqué par une ambiguïté profonde. Tantôt reconnu comme un être humain digne de respect – « la loi garantit le respect de l’être humain dès le commencement de sa vie » (article 16 du Code civil) –, tantôt réduit à un objet de recherche, son statut fluctue au gré des décisions législatives et jurisprudentielles.

Selon les interprétations du Conseil constitutionnel de la loi de 1975 relative à l’avortement, le législateur a tenté d’instaurer un équilibre fragile entre la « liberté » de la femme et la protection de la vie en gestation. Depuis, l’évolution législative a progressivement renforcé la première au détriment de la seconde.

Ainsi, dans son commentaire d’une décision de 2014 portant sur la loi pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, le Conseil constitutionnel précise que le « respect de tout être humain dès le commencement de sa vie » est un principe législatif, mais que ce principe n’a pas de valeur constitutionnelle, à la différence de la liberté de la femme que le Conseil constitutionnel fait découler de l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. En conséquence, la liberté de la femme prime sur le respect de l’être humain dès le commencement de sa vie.

Comme l’explique le constitutionnaliste Bertrand Mathieu dans une interview à La Croix en juin 2022 , «on est toujours resté dans l’idée qu’il fallait prendre en compte la vie du fœtus», mais dans les faits, la logique a basculé vers une primauté de la liberté individuelle.

Une considération subjective et paradoxale de l’enfant à naître

Si la grossesse est programmée, « désirée » et investie, tout est fait pour la conduire à terme ou l’accompagner le mieux possible, y compris en cas de fausse couche, ou arrêt spontané de grossesse.  Dans le cas contraire, l’avortement est une option : «La société qui met en avant le modèle de l’enfant du désir est objectivement la société du refus de l’enfant » constatait le philosophe Marcel Gauchet.

Une loi adoptée en 2023 a mis en place plusieurs mesures pour soutenir les femmes après une fausse couche. Elle s’ajoute à d’autres dispositions législatives plus anciennes comme la possibilité (ouverte en 2008) d’inhumer les fœtus mort-nés avant 22 semaines de grossesse et de les inscrire à l’état-civil à la demande de parents qui avaient vécu douloureusement des fausse-couches tardives. Ainsi, la reconnaissance de la douleur des femmes qui y sont confrontées contraste avec l’effacement juridique de l’embryon dans le cas d’une IVG.

Conclusion : regarder en face une réalité occultée

La revendication d’un « droit à l’avortement » empêche de regarder la réalité des vies humaines qui sont en jeu lors d’un avortement ; au point que la conscience collective évacue la gravité de l’atteinte à la vie humaine. Elle entrave aussi la possibilité pour les femmes de parler de ce qu’elles vivent et des conséquences qui affectent parfois profondément et durablement leur vie. Beaucoup de femmes souffrent en silence et dans l’indifférence. Les souffrances exprimées, qu’elles soient visibles ou silencieuses, rappellent l’importance de ne pas banaliser ce geste.

Pour aller plus loin, vous pouvez revoir notre webinaire : Avortement : Angles mort et prévention.