Une étude de la Drees pointe le lien entre suicide et pauvreté

Le 29 janvier 2026, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) a publié une étude croisant des données socioéconomiques et le taux de mortalité par suicide. Il en ressort que les hommes se suicident trois fois plus que les femmes et que le taux de mortalité par suicide augmente avec la pauvreté. Le veuvage et la solitude sont des facteurs majeurs de suicide. Enfin, les personnes souffrant d’un trouble psychiatrique sont les plus à risque.
Publiée quelques jours avant la Journée nationale de la prévention du suicide le 5 février, l’étude de la Drees s’est intéressée aux facteurs de risques démographiques et socioéconomiques de la mortalité par suicide. Cette étude a été conduite en croisant la base des causes médicales de décès (BCMD) de l’Inserm et les données de l’échantillon démographique permanent (EDP), une cohorte d’environ 4 millions d’individus vivant ou ayant vécu en France depuis 1968.
Sur la période étudiée, entre 2011 et 2021, et sur l’échantillon étudié (3,2 millions d’individus avec des données sociofiscales renseignées), 3 812 décès par suicide sont décomptés, soit un taux de mortalité par suicide de 13,5 pour 100 000 personnes en vie.
L’étude montre l’impact considérable des différentes variables démographiques et socioéconomiques sur le taux de suicide. Celui-ci augmente fortement en fonction du sexe, du niveau de vie, de l’âge, de la catégorie socio-professionnelle, de la structure du foyer et de l’origine démographique.
  • Le suicide est trois fois plus fréquent chez les hommes.

Sur la période 2011-2021, le taux de mortalité par suicide atteint 20,5 suicides pour 100 000 personnes en vie chez les hommes contre 6,3 chez les femmes.
  • Les personnes les plus modestes se suicident deux fois plus que les personnes les plus aisées.

Le taux de suicide des 10 % d’hommes les plus modestes atteint 25,7 pour 100 000 contre 11,3 pour les 10 % les plus aisés. Chez les femmes, le taux tombe de 9,0 chez les plus pauvres à 4,1 chez les 10 % les plus aisées.
L’écart de mortalité par suicide entre les plus aisés et les plus modestes tend à se réduire après 75 ans. Or c’est cette catégorie d’âge qui se suicide le plus.
L’étude rappelle que le lien entre pauvreté et suicide n’a pas toujours été dans ce sens. Au XIXe siècle, les régions françaises pauvres et rurales affichaient les taux de suicide les plus bas.
On peut expliquer le retournement du lien entre pauvreté et suicide par l’hypothèse selon laquelle la pauvreté contemporaine serait plus excluante. Les personnes pauvres seraient moins intégrées dans les réseaux de solidarité. A l’inverse, les plus favorisés bénéficient généralement de plus de relations professionnelles, associatives et familiales.
  • Les hommes agriculteurs, ouvriers et employés se suicident plus que les cadres.

Les taux de suicide les plus élevés se retrouvent chez les personnes sans activité professionnelle, jusqu’à 56,2 chez les hommes. L’étude précise que le lien de causalité peut agir dans les deux sens : d’un côté, l’absence d’activité professionnelle peut détériorer la santé mentale par l’isolement, la privation et la honte qu’elle génère, de l’autre, les troubles psychiatriques limitent les possibilités d’intégration au marché du travail.
Parmi les personnes qui exercent une activité professionnelle, les agriculteurs sont les plus à risque. Le fait d’être ou d’avoir été agriculteur est associé chez les hommes à un risque surélevé de près de 40 % par rapport aux cadres et aux professions intellectuelles supérieures. Le risque est également 30 % et 29 % plus élevé chez hommes ouvriers et employés.
Contrairement à ceux des hommes, les taux de suicide diffèrent peu selon la catégorie socioprofessionnelle parmi les femmes âgées de 25 à 64 ans. Chez les femmes de 65 ans ou plus, les anciennes cadres se suicident le plus.
  • Le contexte familial joue un rôle essentiel sur la mortalité par suicide.

Le décès d’un conjoint double le risque de suicide chez les femmes et le multiplie par neuf chez les hommes. Ce facteur expliquerait largement la surmortalité par suicide des hommes âgés de 65 ans ou plus.
Les personnes veuves, célibataires ou divorcées présentent des taux de suicide plus élevés que celles qui sont en couple. La présence d’enfants dans le foyer diminue le risque de suicide, en particulier chez les femmes.
  • Les personnes nées à l’étranger se suicident moins que les personnes nées en France.

L’étude montre également de fortes disparités en fonction du lieu de naissance :
  • Les femmes et les hommes nés en France présentent des taux de suicide supérieurs à ceux des personnes nées à l’étranger.
  • Parmi les hommes nés en France, ceux qui sont nés en Martinique et Guadeloupe se suicident le moins. Ce sont les hommes originaires de l’Ouest et du Nord de la France qui se suicident le plus.
  • Les femmes originaires de Normandie et de Bretagne se suicident le plus.
  • Les personnes souffrant d’un trouble psychiatrique sont les plus à risque.

A côté de toutes ces variables d’ordre démographique ou socioéconomique, l’étude montre le rôle majeur joué par la présence ou non d’un trouble psychiatrique. Les taux observés chez les personnes concernées sont jusqu’à trente fois plus élevés que pour l’ensemble de la population, notamment pour les troubles addictifs, la bipolarité, les troubles anxieux et dépressifs. Sur la période 2015-2020, la moitié des suicides observés dans l’échantillon concernent des personnes identifiées comme présentant un problème de santé mentale.

Développer la solidarité pour prévenir le suicide

Cette étude doit attirer notre attention sur les facteurs qui conduisent au suicide afin de mieux le prévenir. En particulier, une attention toute particulière doit être portée aux personnes isolées, subissant des conditions de vie précaires ou ayant perdu récemment un conjoint. Le 3e Baromètre solitude et isolementpublié par Les Petits Frères des Pauvres en septembre 2025, révèle que 750 000 personnes âgées vivent aujourd’hui en situation de « mort sociale », c’est-à-dire sans aucun lien avec famille, amis, voisins ou réseaux.
Ces chiffres prennent également une résonnance particulière avec l’examen en cours de la proposition de loi Falorni pour autoriser l’euthanasie et le suicide assisté. Comme on le voit à l’étranger, la peur de peser sur ses proches peut jouer un rôle déterminant dans la demande d’euthanasie ou de suicide assisté.
Cette étude met aussi en lumière la vulnérabilité particulière des personnes souffrant d’un trouble psychiatrique. Le 1er décembre 2025, l’Association internationale pour la prévention du suicide (IASP) a alerté sur le risque majeur de chevauchement entre les législations relatives au suicide assisté et les politiques de prévention du suicide. Dans sa prise de position, l’IASP s’oppose fermement à l’accès au suicide assisté et à l’euthanasie pour les personnes dont la souffrance est exclusivement liée à une maladie mentale.
En mai dernier, plus de 600 psychologues, psychiatres et psychanalystes avaient alerté sur les conséquences délétères d’une loi autorisant le suicide assisté pour la prévention du suicide dans un appel : « Comment convaincre une personne désespérée de s’accrocher à la vie si la société elle-même admet que, dans certains cas, la mort est une issue légitime ? »
Dans une lettre ouverte publiée ce jeudi 5 février 2026, Florian Dosne, atteint de bipolarité, témoigne : « Je suis bipolaire, mais heureux. Très heureux. Pourtant, je serais probablement mort aujourd’hui si la loi sur le droit à l’aide à mourir avait été votée à l’époque où mes crises étaient incessantes ».
Les chiffres publiés par la Drees doivent alerter le législateur alors qu’il s’apprête à débattre en deuxième lecture d’une proposition de loi qui va à l’encontre de la prévention du suicide. On ne peut à la fois prévenir le suicide et dans certains cas l’autoriser. Aujourd’hui, c’est la solidarité et le soin qui doivent être développés et encouragés, en aucun cas la mort provoquée.
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