Violences conjugales : pourquoi l’IVG reste un angle mort ?

12/03/2026

Violences conjugales : où en est réellement leur repérage en médecine générale — et pourquoi l’IVG reste un angle mort

 

La médecine générale est devenue un maillon essentiel dans l’identification des violences conjugales, conformément à la recommandation de la Haute Autorité de santé (HAS), qui préconise depuis 2019 un questionnement systématique auprès de toutes les patientes même en l’absence de signes d’alerte. Pourtant, selon le baromètre 2025 piloté pour la HAS, seules 5 % des femmes déclarent avoir été interrogées récemment sur d’éventuelles violences, alors que 97 % jugent cette démarche positive.

Au‑delà de ce repérage encore trop marginal, un angle mort persistant apparaît : l’absence quasi totale de questionnement lors d’une interruption volontaire de grossesse (IVG), alors qu’il s’agit d’une période où les pressions et les conflits peuvent être particulièrement fortes.

 

Le repérage des violences conjugales en médecine générale : des progrès, mais trop lents

 

1) Un cadre clair fixé par la HAS… encore loin d’être systématiquement appliqué

Depuis 2019, la HAS demande d’aborder systématiquement la question des violences en consultation, d’évaluer la gravité, de documenter (certificat/attestation si nécessaire) et d’orienter vers un réseau sanitaire, social et judiciaire. Deux fiches synthétiques facilitent la pratique (“comment repérer/évaluer”, “comment agir”). La recommandation insiste sur la grossesse/post‑partum comme périodes de risque accru, demandant un questionnement répété et confidentiel.

 

2) Ce que disent les femmes (baromètre 2025)

Le baromètre 2025 de la HAS confirme des avancées, mais le repérage des violences conjugales en médecine générale reste encore très limité. Seules 5 % des femmes déclarent avoir été interrogées récemment par leur médecin généraliste sur d’éventuelles violences — une proportion certes en hausse par rapport à 2022, mais encore très éloignée d’une pratique systématique. 17 % disent avoir été questionnées sur la qualité de leur relation de couple, un indicateur indirect qui progresse mais demeure marginal au regard d’autres sujets de prévention courants, comme l’alcool, le tabac ou l’activité physique, beaucoup plus fréquemment abordés en consultation.

Malgré ce faible niveau de repérage, les femmes expriment une adhésion quasi unanime : 97 % estiment positif que toutes les patientes soient interrogées, preuve que le questionnement n’est ni intrusif ni mal perçu. Le climat de confiance avec le médecin généraliste, souligné par 93 % des répondantes, constitue par ailleurs un levier important pour faciliter la parole.

Le baromètre met surtout en lumière un potentiel de repérage largement sous‑exploité. Parmi les femmes ayant consulté, une sur cinq déclare avoir subi des violences conjugales. Pourtant, 39 % des victimes affirment qu’elles auraient parlé si le médecin avait posé la question, et 21 % indiquent avoir évoqué spontanément les violences malgré l’absence de questionnement. Autrement dit, interroger systématiquement ouvrirait une fenêtre d’expression déterminante pour de nombreuses femmes, et permettrait de repérer jusqu’à 2,5 fois plus de situations selon l’analyse de la HAS.

 

L’IVG : l’angle mort du repérage

 

1) Des vulnérabilités connues… rarement investiguées en pratique

Une étude qualitative menée auprès de médecins généralistes d’Île‑de‑France (Pelizzari et al., 2013)[1] relevait déjà que ce lien violences –IVG est peu connu et peu abordé — alors même que les généralistes se disent concernés et disposés à se former.  Or, pour 40 % des 201 000 femmes concernées chaque année par les violences du conjoint, celles-ci ont débuté à la première grossesse.

Des femmes témoignent d’ailleurs de cette absence de questions lors de leur hospitalisation :

« La femme qui est venue m’apporter le plateau à midi, elle voyait que je pleurais, mais vraiment, je n’ai jamais autant pleuré. Elle ne m’a pas dit, “Bah, qu’est-ce qui se passe ? Ça va ? Qu’est-ce qu’il y a ? “. Je me suis dit, demain, je vois une nana en train d’avorter qui pleure, je vais me demander “T’es venue contre ton gré ? Est-ce que t’étais consentante à venir ici ? Est-ce qu’on t’a forcée ? “ Là rien, dame j’ai eu aucun mot d’aucune infirmière, d’aucune… personne. »

(Femme, 24 ans, zone rurale, a avorté à 22 ans, IVG instrumentale, verbatim extrait de l’enquête qualitative menées par l’IFOP auprès de 8 femmes âgées de 19 à 45 ans ayant eu recours à l’IVG).

 

Dans sa fiche 2024 dédiée à la femme enceinte victime de violences, la HAS recommande pourtant un dépistage systématique pendant les consultations périnatales et souligne que les consultations de demande d’IVG doivent offrir un entretien individuel, confidentiel et standardisé, avec outils de dépistage et orientation si nécessaire.

 

2) IVG répétées et violences : des signaux concordants

Une étude transversale menée en Alsace (2013–2014) montrait que l’exposition à des violences conjugales (actuelles ou passées) est significativement plus fréquente chez les femmes ayant connu des IVG répétées que chez celles en première IVG. [2]

D’autres travaux en contexte pré‑IVG[3] relèvent des taux élevés d’exposition à des violences sexuelles au cours de la vie, plaidant pour une routine de questionnement et un réseau d’orientation dans ces consultations.

 

3) Pressions et “contrôle coercitif” : rendre visible l’invisible

Les pressions de l’homme autour d’une grossesse imprévue ou non voulue peuvent prendre des formes multiples : silence hostile, chantage affectif/financier, menaces de rupture, voire violences verbales/physiques. Plus de la moitié des femmes qui s’adressent au service d’écoute d’Alliance VITA confient être confrontées à une opposition de l’homme à la poursuite de la grossesse.

Des récits médiatisés ont aussi éclairé le phénomène : dans ses mémoires (2023), Britney Spears raconte avoir avorté sous forte pression de son compagnon de l’époque — un exemple emblématique, abondamment repris, de coercition dans un contexte de grossesse imprévue ou non désirée.

 

Le quotidien Libération s’est également fait l’écho de ces IVG sous contrainte, en donnant la parole à des femmes accompagnées par l’association Essenza et en rappelant, notamment à travers l’analyse du juriste Guillaume Barbe, membre du Groupe d’experts sur la lutte contre les violences à l’égard des femmes et les violences domestiques (Grevio), que ces situations demeurent largement invisibilisées et hors de tout cadre juridique clair.

 

Le débat juridique français a progressé vers la reconnaissance du “contrôle coercitif” : auditions au Sénat et travaux législatifs (2025) ont mis en avant ces stratégies d’emprise qui dépassent les seuls coups et peuvent contraindre les décisions en matière d’IVG

 

4) Dans les structures médicales : un manque d’automatismes

Les études qualitatives en France soulignent que très peu de médecins posent systématiquement la question des violences lors d’une demande d’IVG, souvent par manque de formation ou crainte d’être accusé d’entrave. Les ressources HAS proposent pourtant un cadre sécurisé : questions standardisées, temps seul avec la patiente, confidentialité, et parcours d’orientation (santé, social, droit).

 

Conclusion

Le baromètre 2025 confirme que le repérage des violences conjugales progresse, mais reste loin d’être systématique en médecine générale. Plus préoccupant, l’IVG apparaît comme un angle mort du repérage, malgré des recommandations claires et l’adhésion massive des patientes au questionnement. Combler ces lacunes est indispensable pour garantir à chaque femme un soin sécurisé, respectueux et réellement éclairé.

 

[1] Pelizzari Mélanie et al., « Interruptions volontaires de grossesse et violences : étude qualitative auprès de médecins généralistes d’Île-de-France », Cliniques méditerranéennes, 2013/2 n° 88, p.69-78.

2 Pinton A. et al., « Existe-t-il un lien entre les violences conjugales et les interruptions volontaires de grossesses répétées ? »Gynécologie Obstétrique Fertilité & Sénologie, 2017/7-8, Volume 45, pages 416-420.

3 Source : Zaazou N. — IVG et violences sexuelles : quel lien ? (DUMAS, 2019) https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02733432v1

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