Caroline Roux, déléguée générale adjointe d’Alliance VITA et directrice de VITA International, livre une réflexion sur les nouvelles formes d’emprise sur le corps des femmes.

Cet article a été écrit pour la revue belge Pastoralia, parue en avril 2018.

De multiples artifices sont déployés pour changer l’apparence physique des femmes mais aussi le fonctionnement de leur corps en intervenant notamment sur la fertilité. A l’heure actuelle, de nouveaux courants émergent : ils remettent en question une forme d’emprise sociale et médicale sur le corps des femmes.

Corps et apparence

Deux évolutions récentes montrent la prise de conscience des incidences délétères du traitement du corps féminin.

En 2016, la ministre du Droits des femmes en Fédération Wallonie-Bruxelles, Isabelle Simonis, déclarait souhaiter interdire des concours de beauté de mini-Miss, alors que le comité Miss Belgique voulait en organiser, pour les petites filles entre 6 et 10 ans. En France, de tels concours de beauté ont été interdits depuis 2013 pour les moins de 16 ans. Bernard De VOS, délégué général aux droits de l’enfant mettait en garde contre les « conséquences potentiellement désastreuses pour ces petites filles : troubles de l’image, désordres alimentaires, fragilisation identitaire, stress inutile, traumatisme psychologique et, par-dessus tout, la crainte de décevoir ses parents à un âge où chaque enfant a besoin de se savoir aimé et chéri sans condition ».

La loi française dite Mannequin , votée en 2016, « vise à agir sur l’image du corps dans la société pour éviter la promotion d’idéaux de beauté inaccessibles et prévenir l’anorexie chez les jeunes ». Désormais, les photographies à usage commercial présentant des mannequins devront faire mention de « photographie retouchée » lorsque l’apparence corporelle des mannequins est modifiée. La Fédération Wallonie-Bruxelles avait, dès 2009, établi une « Charte pour lutter contre l’anorexie mentale et troubles apparentés, à l’attention du monde de la mode ».

Transformer à outrance l’apparence des corps féminins dans l’espace public peut aboutir à maltraiter les femmes.

Corps et fertilité

Dans le domaine délicat de la sexualité et de la fertilité, les techniques de contraception se sont généralisées : elles entendent libérer les femmes des risques de grossesse. Pilules, stérilets, patch, implants, depuis une quarantaine d’années, des millions de femmes en bonne santé se sont vu prescrire des hormones de synthèse. En France, la crise des pilules de 3ème et 4ème génération a forcé les pouvoirs sanitaires à lever le voile : des familles et des femmes, victimes d’accidents thromboemboliques et d’AVC gravement invalidants, pour certains mortels, ont intenté des procès. Ces générations de pilule ont été déremboursées depuis 2013. Le débat est ouvert en Belgique. Nicolas Lambert, pharmacien d’industrie ayant mis sur le marché des hormones contraceptives, les remet aujourd’hui en question, tout type confondu : « La contraception hormonale n’est pas raisonnable, elle est une véritable incongruité endocrinologique qui ne peut qu’altérer la santé de la femme et sa fertilité ». Certaines femmes font également état de troubles au niveau de la libido et de conséquences sur leur fertilité.

Une nouvelle génération de femmes souhaite ouvrir de nouveaux chemins : elles ont fait les frais de cette médicalisation subie dès leur jeune âge. « Les hommes aiment la pilule parce qu’elle les dégage de toute responsabilité et leur permet de profiter du corps des femmes » écrit Sandrine Debusquat dans son ouvrage J’arrête la pilule.

Corps et maternité

Conséquence d’une approche technicienne, l’échec de planification des naissances est devenu plus difficilement acceptable. Il conduit plus systématiquement vers l’avortement, souvent sous la pression masculine, ou familiale pour les plus jeunes. Or « La maîtrise totale de la fertilité est illusoire » : oubli de pilule, grossesses sous stérilet ou sous pilule. Une étude conduite par le laboratoire Bayer montre que 40% des femmes belges ont oublié leur pilule le mois précédent.

Peut-on alors réduire la survenue d’une grossesse « non programmée » à un accident de contraception que l’IVG doit pouvoir effacer ? Dans la réalité, les choses ne sont pas si simples. La découverte d’un test de grossesse positif est toujours un moment émotionnel intense, que la grossesse soit bienvenue ou pas. Impact physique et psychique pour celle qui vit la maternité dans son corps : c’est toute la différence avec l‘homme pour qui la grossesse est plus abstraite. Nous constatons que ces impacts inscrits dans le corps et le cœur peuvent se manifester douloureusement après un avortement.

Ce manque de conscience de l’impact de la maternité sur les femmes se retrouve dans la pratique des mères porteuses, dénommée de manière si aliénante « gestation pour autrui ». Connaissant toutes les interactions entre la mère et le bébé durant les neuf mois de grossesse, séparer intentionnellement l’enfant à la naissance de celle qui l’a porté, ne constitue-t-elle pas une violence faite à la femme, et aussi à l’enfant ? Sans compter la marchandisation que représentent de telles pratiques.

Pour une écologie du corps

Des jeunes femmes de l’ère post-pilule revendiquent actuellement une approche plus écologique de leur corps. La fertilité continue est l’apanage des hommes ; les rythmes féminins, au contraire discontinus, peuvent se révéler une chance pour exercer une maternité responsable, sans recours médical. Comme le rappelle le biologiste Jacques Testart « L’être humain à la différence des animaux a une capacité de procréation limitée évaluée à 10% de la vie d’une femme car cela n’arrive qu’une semaine par mois autour du moment de l’ovulation ».

La philosophe Marianne Durano, collaboratrice de la revue d’écologie intégrale Limite, vient de publier « Mon corps ne vous appartient pas » dans lequel elle dénonce l’emprise médicale excessive sur le corps des femmes. Elle souligne que « la mentalité technicienne dissocie la femme de son propre corps. Pourtant il suffit d’un peu d’entraînement et de beaucoup d’estime de soi pour apprendre à repérer ses périodes fécondes ou infécondes ». Elle plaide pour « la possibilité d’une sexualité authentiquement égalitaire, tenant compte de ce corps à corps fécond qu’est l’acte sexuel. » Certes il s’agit d’un chemin exigeant, qui demande un véritable dialogue entre les hommes et les femmes. Découvrir la richesse des capacités de nos corps, apprendre à les apprivoiser, non pas artificiellement mais de manière autonome, constitue un enjeu social et écologique.

Impliquer les hommes dans le respect de la temporalité du corps des femmes, voilà un immense défi qui pourrait révolutionner nos relations humaines.