« Fracture » : une radiographie de la jeunesse.

Dans un livre publié le 15 septembre 2021, « La Fracture », Frédéric Dabi, directeur général Opinion de l’IFOP se livre à une radiographie détaillée de la jeunesse (18-30 ans) française. Cet ouvrage se place dans le sillage d’enquêtes décennales, dont la première fut commanditée par le magazine L’Express en 1957 et avait forgé l’expression la nouvelle vague.

Le mot fracture est employé depuis longtemps comme slogan politique ou diagnostic social. L’analyse s’attache à montrer une jeunesse qui conserve certains traits de rupture avec les générations précédentes, un schéma classique depuis 1968, mais aussi divisée en son sein.

« Touchée mais pas coulée » serait la meilleure description de la jeunesse actuelle.

À la question « estimez-vous que vous êtes heureux ? », l’enquête montre une forte baisse en 20 ans : 19% se disent très heureux, contre 46% en 1999, lorsque ce chiffre était à son maximum. Dans les détails, l’enquête fait ressortir sans surprise le poids des corrélations avec la situation économique et sociale, le niveau d’études… La perte d’idéaux ressort aussi fortement : il est nécessaire d’avoir un idéal pour vivre selon 42% des jeunes. Ils étaient 78% en 1957. Sur tous les critères d’une « vie réussie », « avoir du temps libre » vient désormais en deuxième place derrière « une famille heureuse », et devant « de vrais amis », « être amoureux », « avoir de l’argent » (autour de 32%) et loin devant la réussite professionnelle (24%) ou la conformité avec ses convictions ou sa foi (16%, contre 32% en 1957).

Cependant, l’enquête montre aussi une résilience dans un contexte morose, aggravé par la Covid 19 et l’impression de génération sacrifiée. 73% des jeunes se déclarent optimistes en pensant à l’avenir, contre 41% de l’ensemble de la population française (IFOP, avril 2021).

Plus de la moitié des pages sont consacrées à examiner les impacts et les tendances post Covid. Dans les chapitres sur les valeurs, l’auteur montre une réelle convergence via le tableau comparatif des mots préférés : sur les 10 mots préférés des jeunes, huit sont dans la liste de tous les français. Famille, mérite, partage forment le trio de tête des jeunes, comparé à France, responsabilité, partage pour toute la population.

Sur le plan plus politique, un résultat de l’enquête a donné lieu déjà à de nombreux commentaires : 47% des jeunes considèrent comme un bon modèle le système consacrant un chef qui n’a pas à se soucier du Parlement ni des élections. La confiance pour améliorer leur avenir envers le gouvernement et les partis politiques est à 35% et 28% respectivement, loin derrière la famille (88%), soi-même (85%) et les associations (74%). Un autre trait est bien connu : la forte abstention, ce que Frédéric Dabi appelle « l’exil électoral ». 49% des jeunes jugent le vote « vain ou inutile », en miroir avec leur perception d’absence de résultats de l’action des politiques.

Une fracture générationnelle se révèle dans les questions de société. L’enquête montre une sensibilité des jeunes à la « culture woke » alors que la majorité des Français y attache moins d’importance. Ainsi le « racisme d’Etat » correspond à une réalité pour 41% des jeunes contre 30% de l’ensemble des Français. 75% des jeunes affirment « qu’il faut respecter les religions afin de ne pas offenser les croyants » en même temps que 70% affirment que « la laïcité est aujourd’hui en danger en France ».

L’environnement et le climat cristallisent une autre divergence générationnelle. Cette préoccupation est centrale pour cette tranche d’âge, et elle entend s’y impliquer : 91% des jeunes se déclarent prêts à réaliser au moins une action pour lutter à leur niveau contre le réchauffement climatique. On retrouve sur ce thème leur scepticisme quant à l’action politique. Si le parti EELV a une confiance supérieure aux autres partis pour mener une politique en faveur de l’écologie (55% contre à peine 30% pour les autres partis), 45% des jeunes jugent ce parti « sectaire » et 50% estiment leurs solutions et propositions « irréalistes ».

La fin du livre porte sur l’élection présidentielle 2022. Le poids électoral ne favorise pas les jeunes : ils sont 7.9 millions contre plus de 12 millions sur chaque catégorie 30-49, 50-64 et 65 et plus. Mais leur poids émotionnel et symbolique reste fort, et les programmes leur accorderont une attention particulière et de nombreuses propositions (financement du permis de conduire, prêt à taux zéro, extension du RSA…). Les jeunes sont, selon l’auteur, des prescripteurs, influençant leurs parents et grands-parents sur les thèmes importants pour le pays.

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