Aucune prévention de l’IVG : l’Etat reste dans une optique d’offre
Le 21 novembre 2025, le ministère de la Santé a publié une nouvelle instruction visant à « renforcer l’accès à l’IVG » en mobilisant les agences régionales de santé.
Alors que le nombre d’avortements augmente régulièrement depuis 2018 (hors période Covid), cette stratégie gouvernementale entend soutenir davantage l’offre d’IVG comme si l’accès était menacé. Une orientation qui interroge : le ministère reconnait lui-même que l’offre « a répondu au cours des précédentes années à un nombre toujours croissant d’IVG « . En privilégiant la question de l’accès à l’IVG, les pouvoirs publics délaissent la prévention et ne prennent pas en compte les réalités qui entourent les grossesses imprévues et l’accueil de l’enfant.
1. Réalité de l’offre d’ivg :
En 2024, 251 270 IVG ont été réalisées en France, confirmant la hausse des dernières années. La méthode médicamenteuse domine largement : elle représente 80 % des IVG, contre 68 % en 2019 et 31 % en 2000. En établissement de santé, elle constitue 64 % des IVG, tandis que les IVG instrumentales ne représentent plus que 20 % de l’ensemble des interventions.
C’est l’activité en ville (cabinets libéraux, centres de santé, centres de santé sexuelle), qui assure désormais 45 % des IVG (112 310 en 2024), soit +11,7 % en un an et +47 % depuis 2021. Parmi ces IVG hors établissement de santé :
- 11 770 sont réalisées en centres de santé ou centres de santé sexuelle,
- 100 540 en cabinet libéral.
Cette évolution s’appuie sur une augmentation notable du nombre de praticiens mobilisés : 3 265 en 2024, soit +39 % depuis 2020.
La répartition reflète un rôle croissant des sages-femmes dans l’offre de ville :
- 1 442 sages-femmes ont réalisé 51 454 IVG (52 % des IVG en ville),
- 923 médecins généralistes : 22 296 IVG (22 %),
- 900 gynécologues : 26 256 IVG (26 %).
Le nombre de sages-femmes pratiquant l’IVG a fortement augmenté (244 en 2018 → 508 en 2020 → 1 442 en 2024), tandis que l’évolution est plus lente chez les médecins généralistes et stable chez les gynécologues.
L’accès territorial reste largement assuré : 83 % des femmes réalisent leur IVG dans leur département de résidence.
Enfin, l’offre est consolidée par deux évolutions récentes :
- la possibilité pour les sages-femmes de réaliser des IVG instrumentales en établissement, désormais mise en place ou en cours de déploiement dans 45 établissements ;
- le développement de la téléconsultation, avec 1 262 IVG médicamenteuses en 2023 (+30 %).
Selon le ministère de la santé, ces dispositifs restent encore modestes mais « constituent des leviers d’accès prometteurs qu’il convient de continuer à soutenir et à développer ».
2. Des orientations nationales pour renforcer une offre pourtant suffisante
Loin de se satisfaire de cette offre qui a pourtant selon ses propres mots, « répondu au cours des précédentes années à un nombre toujours croissant d’IVG », le ministère veut :
- Progresser dans la connaissance des difficultés d’accès et des parcours d’IVG.
Si le ministère constate lui-même une « dynamique favorable », il reprend à son compte l’idée qu’il y aurait des difficultés persistantes d’accès et veut documenter er objectiver cette prétendue réalité : les ARS pourront s’appuyer sur une enquête nationale menée en 2025 et 2026 auprès des femmes en parcours d’IVG.
- Améliorer l’information des femmes et la lisibilité de l’offre d’IVG.
Conformément à la loi de 2022, chaque région doit disposer d’un annuaire actualisé des structures et des professionnels contribuant l’offre d’IVG et volontaires pour y figurer, facilement accessible et mieux diffusé. Les ARS doivent en assurer la mise à jour annuelle, en renforcer la visibilité auprès des publics et des acteurs locaux, et transmettre ces données à santé.fr pour alimenter la cartographie nationale publiée sur ivg.gouv.fr.
- Soutenir l’offre hospitalière d’IVG, en consolidant une offre minimale par territoire et en mobilisant la diversité des acteurs disponibles.
Considérant que l’accès à l’IVG à l’hôpital reste fragile, l’Etat veut renforcer la formation des professionnels, élargir le rôle des sages-femmes et adapter la réglementation pour permettre aux établissements n’ayant qu’une activité médicale, de pratiquer l’IVG, conformément à la Stratégie nationale de santé sexuelle 2017-2030.
- Consolider la dynamique de l’activité IVG en ville.
En soutenant l’activité d’IVG des centres de santé ainsi qu’en ouvrant aux sages-femmes, à terme, la possibilité d’y réaliser des IVG instrumentales. Les ARS sont ainsi invitées à sensibiliser et à soutenir la formation des acteurs de ville pour élargir le vivier des professionnels concernés et « à soutenir l’activité d’IVG médicamenteuse et instrumentale des centres de santé ».
3. La prévention, grande absente de ces orientations
La hausse du nombre d’avortements et de tous les indicateurs qui mesurent l’IVG, conjuguée à l’augmentation du nombre de praticiens montre que l’accès à l’interruption volontaire de grossesse loin d’être freiné est au contraire de plus en plus facilité. Face aux grossesses imprévues, l’Etat semble n’avoir qu’une seule réponse : faciliter et renforcer l’accès à l’avortement. Pourtant près de 9 Français sur 10 (88%) – 91 % des Françaises – considèrent qu’un avortement laisse des traces psychologiques difficiles à vivre pour les femmes.
Pourtant, on manque d’indicateurs et de données qui permettraient d’approcher plus finement la réalité de l’avortement en France. L’enquête nationale en cours « avec des patientes “mystère” auprès des différents offreurs de soins, hospitaliers et de ville » aurait intérêt à se pencher sur les situations des femmes au-delà de la seule question des délais.
En 2020, une première analyse sociodémographique de la Drees a montré que les taux de recours à l’IVG étaient plus importants parmi les femmes aux niveaux de vie les plus faibles. Dans un contexte économique difficile peut on se satisfaire que l’avortement soit un marqueur d’inégalité sociale ? Ces données datant de 2020, n’est-il pas nécessaire de les mettre à jour ?
Il serait également intéressant de s’interroger sur les violences : à l’heure où la lutte contre les violences faites aux femmes est un enjeu majeur, la question des violences dans les parcours d’ivg reste un impensé. Or, on sait que pour 40% des 201 000 femmes concernées chaque année par les violences du conjoint, celles-ci ont débuté à la première grossesse.
Des études récentes montrent des liens entre les violences conjugales et les interruptions volontaires de grossesse à répétition. En France, le lien entre IVG et violences demeure cependant peu exploré : très peu de médecins posent systématiquement la question des violences aux femmes réalisant une IVG [Pelizzari Mélanie et al., « Interruptions volontaires de grossesse et violences : étude qualitative auprès de médecins généralistes d’Île-de-France », Cliniques méditerranéennes, 2013/2 n° 88, p. 69-78]. Parmi les professionnels de santé et les acteurs sociaux, peu sont formés à la détection des violences et des pressions et beaucoup considèrent délicat voire impossible de questionner une femme sur son libre arbitre au risque de se voir accuser de délit d’entrave…
Selon un sondage IFOP de 2025, deux tiers (65%) d’entre eux estiment que la société devrait davantage aider les femmes à éviter d’avoir recours à l’IVG et une grande majorité (81%) est favorable au lancement d’une véritable prévention de l’avortement et soutient une étude publique sur les causes, les conditions et les conséquences de l’IVG.
4. L’urgence d’une vraie politique de prévention
Tout un champ de prévention de l’avortement par l’accompagnement, le soutien et l’écoute quand la grossesse a démarré est déserté par les pouvoirs publics. Plutôt que renforcer un accès à l’IVG nullement freiné, il faut au contraire :
- Donner du temps à l’écoute
- Délivrer une meilleure information, plus équilibrée
- Donner une information sur l’efficacité réelle de la contraception et ses échecs potentiels
- Adapter et revaloriser la politique familiale dès le premier enfant
- Sortir du silence les 3 premiers mois de la grossesse
- Accompagner les jeunes mères et les jeunes couples
- Soutenir les jeunes femmes étudiantes et les jeunes parents étudiants
- Assurer une éducation sexuelle et affective qui comprend l’éducation au consentement et à la conjugalité.
Protéger les femmes de toutes pressions et leur offrir des alternatives à l’IVG sont plus que jamais une urgence sociale.
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