Xénogreffes : des repères éthiques pour accompagner les progrès scientifiques
Progrès scientifiques et repères éthiques : les xénogreffes ont fait l'objet récemment d'une publication de l'Académie pontificale pour la vie.
I. Un fait mondial : le manque d'organe pour sauver des vies humaines
Des essais cliniques de greffe d'organes animaux sur des humains - xénogreffe - ont eu lieu ces dernières années. Alliance VITA a relayé la greffe d'un cœur de porc sur un homme de 57 ans en 2022, une première mondiale. Ces prouesses médicales sont impressionnantes et soulèvent également des questions multiples. Face aux perspectives d'essais cliniques plus nombreux, l'Académie Pontificale pour la vie a publié récemment un document sur le sujet "Xénotransplantations : aspects scientifiques et considérations éthiques".
Ce document actualise une publication datant de 2001 sans en bouleverser les conclusions : sous réserve d'application prudente, et avec un discernement éthique, les xénogreffes sont moralement justifiées pour le bien des personnes qui pourraient en bénéficier.
Le manque d'organes pour des patients en attente est un fait connu. Le site "greffes de vie", une fondation sous l'égide de l'Académie de médecine, partage quelques chiffres clés pour 2025 en France :
- 6 148 greffes ont été réalisées dont 614 à partir de donneurs vivants ;
- Plus de 70 000 Français vivent aujourd'hui grâce à un organe greffé ;
- 33 000 patients sont en attente d'un don ;
- 966 personnes ayant besoin d'une greffe sont décédées.
Le nombre de personnes en attente a augmenté depuis des années. En 2018, l'écart entre personnes en attente et personnes recevant une greffe était de 19 150, il est donc à 26 852 en 2025. Ces besoins ne sont pas spécifiques à la France. Selon l'OMS, "Les préoccupations éthiques sont un problème majeur. La pénurie d'organes peut entraîner des activités illégales, comme le trafic de parties du corps pour les transplantations". Ce risque n'est pas théorique. Des ONG ont étayé des suspicions de trafic d'organes en Chine sur des prisonniers politiques exécutés dans les années 2000-2020.
Face aux besoins vitaux des patients, et à ces graves dérives, les xénogreffes présentent-elles une alternative plus éthique ?
II. Xénogreffe : De quoi parle-t-on ?
L'idée d'utiliser des sources animales pour soigner des humains n'est pas nouvelle. Les premières insulines ont été extraites à partir du pancréas de bœuf ou de porc. A l'heure actuelle, des valves cardiaques fabriquées à partir de tissus animaux comme la valve porcine ou le péricarde bovin ("bioprothèses") permettent de remplacer des valves cardiaques humaines défaillantes. Un des sujets de recherche porte sur leur durée de vie, actuellement limitée.
Après quelques essais à partir d'organes de primates, les recherches sur les xénogreffes ont porté sur des organes de porcs, pour des raisons essentiellement pratiques : la facilité de reproduction et d'élevage de porcs. Des recherches sur la compatibilité d'organes de porcs avec l’homme ont été menées sur des "primates non humains". On a pu constater par exemple que des foies greffés avaient fonctionné pendant plus d'un an.
Des essais cliniques ont été également conduits sur des humains en état de mort encéphalique. En 2022, 5 transplantations d'organes sur des patients humains vivants ont été annoncées. Le patient américain David Benett ayant reçu un cœur de porc a survécu 60 jours. On est donc loin des résultats observés lors de transplantation d'organes entre humains (dites "allotransplantation"). En effet, la moitié des patients survivent au moins 10 ans après une greffe cardiaque.
Les recherches pour améliorer la compatibilité des xénotransplantations portent sur deux axes :
- L'ingénierie génétique sur les animaux pour fournir des organes plus compatibles avec les humains ;
- Les stratégies et traitements d'immunosuppression pour diminuer les risques de rejet.
1 - Les avancées en ingénierie génétique et les risques des xénogreffes
Différentes avancées en biologie cellulaire et moléculaire ont été utilisées afin de produire des lignées de porcs spécifiquement élevés en vue de prélèvement d'organe :
- Des modifications in vitro du génome du porc,
- Le clonage pour reproduire une ligné génétiquement modifiée,
- L'édition de certains gènes.
Ces modifications génétiques ont pour but d'inactiver la production d'enzymes porcines qui conduisent à des réponses immunitaires de rejet une fois l'organe greffé sur un humain. Des recherches ont également porté sur l'ajout de gènes humains en vue d'améliorer la compatibilité de l'organe à greffer. La technique Crispr-Cas 9 a facilité ce travail "d'édition génétique ".
Ces recherches se poursuivent à un niveau industriel. La société Revivicor, dans l'Etat américain de Virginie, est spécialisée dans l'élevage de porcs génétiquement modifiés afin de fournir des organes plus compatibles pour des greffes. En France, la société Xenothera, en Loire Atlantique, travaille également sur des projets de porcs clonés dans cet objectif.
Les greffes comportent de nombreux risques qui demandent une surveillance médicale accrue. Le site de l'INSERM donne un panorama sur cette question :
- Risques infectieux avec le transfert de maladies du donneur au receveur.
- Risque de rejet, soit très vite après la greffe, soit plus tard.
2 - Les stratégies et traitements d'immunosuppression pour diminuer les risques de rejet
Des tests de compatibilité cellulaire sont menés avant toute greffe. Le traitement destiné à améliorer la greffe, à base d'immunosuppresseurs, sont efficaces mais avec une certaine toxicité. Selon l'INSERM, "À long terme, ces médicaments induisent une insuffisance rénale aiguë ou chronique quasiment inévitable". De plus, ces traitements rendent les patients plus vulnérables à d'autres infections.
Dans le cas des xénogreffes, s'ajoute le risque de zoonose : la transmission de virus de l'animal à l'homme. Selon le document de l'Académie pontificale, si les modifications génétiques citées plus haut ont pour objectif de réduire ces risques, il ne peut être exclu qu'un virus porcin inconnu pourrait exister sans danger pour le porc mais pathogène pour l'homme.
III. Les aspects éthiques des xénotransplantations
Les questions éthiques soulevées par cette pratique dépendent nécessairement d’une vision sur l'humain et sur les animaux. Le document de l'Académie rappelle la vision biblique de la place de la personne humaine sur terre, ses responsabilités et ses relations avec les autres vivants. Dans cette approche, l'homme a une dignité unique, incluant la capacité d'utiliser la terre et ses ressources, y compris vivantes, et la responsabilité d'en prendre soin. Cette vision s'oppose entre autres au courant dit "anti-spéciste" qui n'admet pas de différence essentielle entre humains et animaux.
L'élevage d'animaux pour la nourriture est une pratique humaine de très longue durée dans l'histoire. De ce point de vue, l'élevage d'animaux afin de fournir des organes destinés à sauver des vies humaines ne pose pas de difficulté éthique majeure. De façon un peu provoquante, un responsable de la société Revivicor, interrogé par les médias a affirmé : "J'estime qu'un porc utilisé pour ses organes à des fins de xénogreffe, c'est une vocation bien plus noble que de finir en morceaux de viande".
Cependant d'autres questions éthiques se posent, et doivent être examinées.
Selon le document publié, la recherche biotechnologique est un exemple de la haute créativité humaine caractéristique de sa personnalité. L'Académie souligne néanmoins le besoin d'appliquer le principe de précaution sur toutes ces recherches. Cela inclut le fait de ne pas chercher à violer la barrière entre espèces, en particulier ne pas modifier l'apparence ni le cerveau, et s'abstenir de vouloir modifier les cellules germinales (cellules reproductrices).
Le document indique "qu'il est essentiel que les xénotransplantations minimisent tout risque d'altération ou d'influence du génome humain". De même, l'implantation de cellule cérébrale animale dans un cerveau humain ne doit pas modifier l'identité personnelle du patient.
De plus, du côté de l'expérimentation animale, la "règle des 3 R" devrait être appliquée.
- Remplacer si possible l’utilisation d’animaux par des modèles alternatifs ;
- Réduire le nombre d’animaux utilisés ;
- Raffiner les expérimentations en minimisant les douleurs imposées aux animaux.
Les moyens doivent être donc proportionnés aux objectifs fixés. Enfin, la production de porcs génétiquement modifiés nécessite des mesures de précaution pour maintenir la barrière avec des espèces sauvages voisines du porc. Une surveillance stricte des élevages à des fins médicales est requise.
Une xénotransplantation doit respecter l'identité d'une personne : son identité génétique, son apparence et son comportement (identité psychologique). Un organe d'origine animale ne modifie pas ces caractéristiques. Cependant, la personne receveuse peut valablement se poser des questions et un accompagnement psychologique, ainsi que des informations précises, doivent être proposés. De plus, une xénotransplantation ne devra pas être imposée : tout patient doit demeurer libre de son consentement.
Le contexte culturel actuel met davantage l'accent sur la question de la bientraitance animale. Pour cette raison, l'Académie rappelle l'intérêt de poursuivre des recherches pour des solutions alternatives aux xéno-organes.
Les risques sur la santé doivent être analysés avec soin. Selon un principe déjà établi par Blaise Pascal au XVII° siècle, l'analyse des risques comportent deux aspects : la probabilité d'occurrence, et le dommage subi en cas de survenance du risque. Il arrive souvent que l'analyse des risques s'arrête aux considérations sur la probabilité d'occurrence. Concernant la santé des patients, ce serait une grave erreur. Le document souligne l'importance pour les chercheurs de bien diffuser le résultat de leurs travaux, afin d'aider l'ensemble de la communauté scientifique à affiner l'analyse des risques.
Il reste beaucoup d'inconnues dans la recherche sur les xénogreffes, entre autres les risques de zoonose cités plus haut, les impacts des traitements immunosuppresseurs sur les patients dans la durée. Ces inconnues affecteront la vie des patients : risques infectieux accrus, prolongation possible de la période d'isolation à l'hôpital… Tout cela aura un impact sur les patients et leur entourage, qui demandera un accompagnement psychologique et spirituel adéquat.
Bien sûr, un consentement éclairé avec des informations détaillées, y compris sur les risques et les inconnues, doit être recherché auprès du patient. Et des comités éthiques doivent être saisis du sujet pour éviter toute exploitation de personnes vulnérables, et assurer que les équipes ont les compétences nécessaires, et le consentement libre des patients.
Pour toutes ces raisons, le document de l'Académie redit la nécessite de procéder par petites étapes, pour les essais cliniques (les essais sur des personnes vivantes).
Sans entrer dans le détail, l'Académie mentionne à la fin la question du brevetage des techniques utilisées. Il faudra, dit l'Académie, trouver un équilibre entre l’espérance de gains des sociétés privées et l'accès aux xéno-organes pour sauver des vies humaines. Aux Etats Unis, la société Revivicor a mentionné le prix d'un million de dollar pour un foie, une fois que la recherche aura abouti. Elle a estimé ce prix sur le coût de 10 ans de dialyse dans ce pays.
Conclusion
Les recherches sur des organes animaux transplantables sur les humains ont beaucoup progressé ces dernières années, conduisant à quelques essais cliniques sur des patients. Cette pratique n'est pas incompatible avec le respect de la dignité humaine. En particulier, ces recherches visent à réduire les maladies et souffrances de patients, et améliorer leur chance d'une meilleure vie. Elles nécessitent cependant le respect de règles éthiques nombreuses :
- Procéder de façon prudente, par petites étapes,
- Respecter les barrières entre espèces, et l'identité personnelle des personnes receveuse,
- Offrir un soutien adéquat et s’assurer du consentement éclairé de potentiels receveurs
- Avoir le souci de partager les résultats à la communauté scientifique pour le bien de tous,
- Être attentif au bien-être animal.
Cette contribution de l'Académie Pontificale pour la vie arrive alors que selon certains chercheurs, nous approchons d'un avenir où les xénogreffes pourront contribuer à atténuer la pénurie d'organes.