Comment concilier vieillissement et autonomie de la personne et comment préparer l’accueil des personnes âgées demain ? Cette question gagne en urgence avec le vieillissement attendu de la population. Et pourtant les réponses au niveau politique restent incertaines. La loi du 8 avril 2024 prévoyait d’ici fin 2024, puis tous les 5 ans, « une loi de programmation pluriannuelle pour le grand âge ». Alliance VITA fait partie des acteurs qui la réclament depuis des années. A ce jour, aucune loi n’a été votée.
L’Institut Santé, un organisme privé de recherche créé en 2018 par l’économiste Frédéric Bizard, vient de publier un rapport sur le sujet de la « refondation de la prise en charge de la perte d’autonomie des personnes âgées ». Ce rapport veut faire « le pari de l’autonomie sur la dépendance », en préconisant -après bien d’autres acteurs- un « virage domiciliaire ». En clair, favoriser le plus longtemps possible le maintien à domicile des personnes âgées et en perte d’autonomie. Selon le rapport, c’est une question de dignité de la personne humaine.
Le rapport détaille de nombreux chiffres, des scénarios et des propositions pour étayer sa thèse. Sur ce sujet, le niveau de technicité des débats est rapidement élevé, ne permettant pas à tout un chacun de se faire facilement une opinion. Nous n’abordons ici que quelques aspects de la question.
Vieillissement de la population, quelles tendances prévisibles ?
Les chiffres sont largement diffusés. La France fait face à une accélération du vieillissement de sa population dans les prochaines décennies. Symboliquement, l’année 2025 sera peut-être charnière, avec plus de décès que de naissances. Il faut utiliser les prévisions avec prudence, mais les scénarios proposés par l’INSEE sont une base solide. Entre 2020 et 2050, les personnes âgées de plus de 60 ans passeront de 17 à 24 millions, et celles de plus de 75 ans de 6.4 à 12.1 millions, donc quasiment deux fois plus. Comme la population va probablement peu augmenter – par exemple il y avait 16 millions de moins de 20 ans en 2020 et ils devraient être 16.4 millions en 2050 – c’est bien le visage de la société qui changera. Les plus de 60 ans représenteront 1 Français sur 3 contre 1 sur 4 actuellement.
Par ailleurs, à partir de 2030, la société française sera confrontée à une accélération du risque de perte d’autonomie avec l’entrée dans le quatrième âge des générations nées entre 1945 et 1960. Il y aurait presque 1 million de personnes dites dépendantes en plus d’ici 2050. Une prise en charge inadaptée des personnes âgées aurait un effet vicieux cumulatif : une moins bonne prise en charge par des aides et des soins adaptés entraîne un risque de plus grande dépendance.
Le rapport estime qu’au-delà du « mur de 2030 », « tout effort de réforme sera vain tant les besoins seront exponentiels », plaçant ainsi les pouvoirs publics face à un compte à rebours.
Face à ces besoins en croissance prévisible, il existe aujourd’hui environ 760,000 places d’accueil dans des Etablissements médico-sociaux. Il faut y ajouter presque 130,000 « places » de services de soins infirmiers à domicile pour personnes âgées. Ces simples chiffres illustrent le défi actuel et à venir pour répondre aux défis du vieillissement et de la dépendance.
Pour faire face au vieillissement, s’appuyer sur quelques points solides.
En effet, face à ce constat chiffré, un élément reste constant : la demande des Français de rester chez eux le plus longtemps possible. Ainsi, un sondage de l’IFOP publié en 2022 établissait que 85% des Français souhaitaient vieillir à domicile. La même année, un sondage Harris Interactive estimait que 94% des Français disaient tout faire pour finir leur vie chez eux et ils étaient 92% à penser que « rester le plus longtemps possible à domicile » leur permettrait de vivre une « vieillesse satisfaisante ». Différentes révélations sur des maltraitances en Ehpad depuis cette date ont certainement alimenté la volonté des personnes âgées de se maintenir dans leur domicile.
Cette demande de « rester chez soi » mérite d’être nuancée par les souhaits des personnes âgées. Celles-ci souhaitent en effet rester chez elles dans des conditions jugées sécurisantes (pour elles et pour leur famille), avec un besoin de conserver une vie sociale, et la possibilité d’avoir recours à des offres de services en fonction de leurs besoins. Ceux-ci évoluent avec le temps et l’arrivée de certaines pathologies et la capacité à accomplir les gestes courants de la vie quotidienne.
Cette prise en compte des besoins réels et de leur évolution, au-delà du slogan « rester chez soi », peut d’ailleurs être le moteur du « virage domiciliaire » préconisé par le rapport.
Le plaidoyer du rapport pour le « virage domiciliaire » ?
Les auteurs soulignent un autre constat incontournable. Dans ce secteur de la prise en charge des personnes âgées et dépendantes, c’est l’offre qui dicte sa loi à la demande. Dit autrement, les personnes doivent s’adapter à ce qui est proposé, faute souvent de services plus adaptés. Il appartient donc aux pouvoirs publics de définir un nouveau cadre, avec les moyens adaptés, pour prendre un « virage domiciliaire » que les Français réclament.
Selon le rapport, ce virage est d’autant plus justifié qu’il est soutenu par l’analyse économique. Le choix de placement dans un accueil collectif type Ehpad serait avantageux pour les personnes très dépendantes, mais pas pour les autres. En suivant la classification utilisée par les pouvoirs publics pour évaluer le degré de dépendance ( les GIR, Groupe Iso-Ressources), le rapport produit une estimation d’économie : « Pour chaque millier de personnes de GIR 3 ou 4 prises en charge au domicile plutôt qu’en Ehpad, c’est plus de 100 M € d’économies en dépenses publiques en 2025, sans compter que ce seraient autant de personnes dépendantes qui eussent satisfait davantage leurs préférences individuelles ».
En allant au bout de ce raisonnement, les auteurs soulignent qu’il y aurait un coût supplémentaire de plusieurs milliards d’euros en dépenses publiques si l’Etat ne prenait pas le « virage du domiciliaire ». « La double peine s’applique à toute politique publique qui ne ferait pas rapidement la réforme systémique, …/… Le coût serait alors compris entre 0,5 % et 0,8% PIB (30 et 48 Mrds €) en 2050… »
Concrètement, ce virage passe par le développement d’un maillon intermédiaire d’habitats inclusifs, adapté aux personnes âgées. Ce serait le rôle de la loi selon le rapport : « Pour sortir du modèle actuel en bout de course des Ehpads, il faut inclure dans la loi l’obligation des établissements de se transformer dans un délai à définir (3 à 5 ans) soit comme une résidence services sénior ou un habitat inclusif qui recevra des personnes suffisamment autonomes (GIR 2-3), soit comme un établissement très spécialisé et médicalisé (GIR 1-2) ». Cette transformation n’est pas utopique. Selon un rapport du HCFEA (Haut Conseil de la Famille, de l’Enfance et de l’Age) datant de 2020, » l’association des directeurs au service des personnes âgées considère que sur les 650 000 places existantes en Ehpad, 400 000 d’entre elles (62%) pourraient être transformées en domiciles regroupés… ».
A ce développement des services à domicile et des habitats partagés, devrait s’ajouter une politique de prévention face au risque de la dépendance. En 2021, la Cour des Comptes a estimé que « un an d’espérance de vie sans incapacité supplémentaire faisait économiser un montant d’environ 1,5 Mrds € à l’assurance maladie ». Pourtant, peu de Français semblent conscients de cet enjeu. Selon une enquête du Cercle Vulnérabilités et Sociétés (2025), « 72% des Français ne se sentent pas concernés par la perte d’autonomie, pour eux-mêmes ou leur(s) proche(s) » ; D’autre part, » 72% des Français (et 80% chez les 50 ans et +) n’ont pas pris la moindre décision concernant par exemple la souscription à une assurance dédiée, la constitution d’une épargne ou la recherche de solutions de logement : 36% n’y ont jamais songé et 36% y ont pensé sans jamais se résoudre à agir, illustrant la difficulté à traduire l’inquiétude en décision concrète ». Il y a donc un grand écart entre les projections démographiques alarmantes, le souhait exprimé des Français de rester chez eux, et la prise de conscience individuelle de ce qu’il faut faire pour y parvenir. Cela pointe une difficulté de fond sur le sujet : aligner les intérêts et les efforts de l’ensemble des acteurs : pouvoirs publics, personnes âgées ou concernées par le sujet dans quelques années, acteurs de ce secteur d’économie.
Conjuguer solidarité et dignité de la personne.
L’urgence d’adapter la société au vieillissement va de pair avec un manque de préparation, au niveau collectif comme individuel.
Pour Alliance VITA, c’est toujours le moment d’agir en faveur des personnes âgées, chacun à son niveau : un temps d’écoute, une visite, une aide ponctuelle. C’est toujours le « moment de retisser des liens » selon une des propositions de notre campagne « changeons nos regards ». Cette campagne date de janvier 2022. Elle n’a pas pris une ride !
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