12-09-2011

Regards qui tuent

 

L’affaire de Bayonne arrive devant la Justice. Le docteur Bonnemaison affirme que c’est dans des échanges de regards qu’il a compris des demandes d’euthanasie.

Convoqué par la Justice dans le cadre d’un appel du Parquet contre sa remise en liberté, le docteur Bonnemaison, désormais suspecté de sept euthanasies, a tenté de justifier ses injections de produits létaux en affirmant  : «  Avec les familles on sait que ça se fait dans un regard, une poignée de mains.  » Pas certain que celles qui vont porter plainte apprécient. Le langage non verbal est un mode d’expression sans mots, essentiel pour exprimer des émotions. Ainsi le nourrisson, incapable de se faire comprendre par la parole, entre en relation sous la forme de sourires ou de pleurs.

De là à penser qu’on peut se passer de mots… c’est un gouffre d’incompréhension qui s’ouvre. Ceux qui ont été contraints au langage exclusivement non verbal dans un pays étranger savent qu’il produit des nombreux malentendus, cocasses ou pénibles. D’ailleurs, bien des violentes colères des tout-petits disparaissent quand ils sont enfin capables de «  verbaliser  » pour dire ce qui ne va pas, et ce qu’ils désirent.

À l’hôpital, le non-verbal ne peut donc être qu’un supplétif à la parole. Une personne incapable de s’exprimer, et qui souffre, manifeste dans son corps des tensions (elle se recroqueville en position fœtale par exemple). Les soignants doivent savoir y déceler le signe de la douleur physique à traiter. C’est valable pour les grands prématurés, les personnes polyhandicapées ou les personnes âgées devenues démentes.

Regarder leurs enfants est aussi une tâche quotidienne pour tous les parents. C’est essentiel pour suivre les adolescents qui peuvent être devenus mutiques. Il faut déceler des peines ou des attentes à accompagner même si elles sont «  non-dites  », par pudeur.

Tout autre est l’idée selon laquelle une intense poignée de main ou un échange de regards au pied du lit d’un patient vaudrait demande de mort (à supposer qu’une telle demande soit exécutoire, ce qui est un autre sujet). Celui qui décrypte un langage non verbal doit se méfier de ses interprétations personnelles. S’écrier «  Je vous ai compris  » sur la base d’indices non verbaux est insensé.

Christine Malèvre, l’infirmière condamnée pour des euthanasies en série de patients qui n’avaient rien demandé, commises en 1997, avait prétendu avoir «  lu dans leur regard  » un désir de mourir  : il n’était en réalité que la projection de son propre malaise.

Se posant à son tour en «  expert en interprétation des regards  », le docteur Bonnemaison fait peur. Il véhicule l’idée d’une médecine de toute-puissance, aux antipodes du lien de confiance entre soignants et soignés. Une partie du personnel hospitalier et même le conseil de l’ordre des médecins des Pyrénées-Atlantiques — contre l’avis de son président — ont cru devoir dédouaner leur collègue, alors que le Conseil national de l’Ordre a, lui, porté plainte. Il a demandé au passage la délocalisation de l’affaire, en raison de l’émotion régionale que provoque la mise en cause du docteur Bonnemaison. L’enfant du pays bénéficie-t-il d’un soutien de proximité aveugle  ? Il semble être devenu fragile depuis le suicide de son père, médecin réputé. Et il joue sur les mots en affirmant qu’il n’a pas voulu la mort de ses patients mais leur épargner de la souffrance. Tout en nommant «  médicaments  » les produits directement létaux qu’il a administrés.

Dans une telle confusion, les citoyens doivent-ils prendre peur  ? Un patient suivi pour un cancer à l’hôpital s’avoue «  très inquiet de la tournure que prennent les événements  » dans un témoignage adressé à SOS fin de vie. «  Les médecins, rappelle-t-il, sont là pour nous soigner et certainement pas pour nous donner la mort.  » Ayant «  évoqué le sujet avec [son] médecin à l’hôpital,  » il conclut  : «  Je n’accorde plus ma confiance au personnel hospitalier, surtout après ce que nous venons de voir à Bayonne et ce qu’en font paraître les médias  !  »

Déjà certaines personnes âgées refusent d’être hospitalisées de peur qu’on ne les fasse mourir à leur insu. D’autres régurgitent en cachette leurs médicaments indispensables…

Les partisans de l’euthanasie légale surfent sur ces peurs et sur ces dérives en mettant en avant              «  consentement éclairé  » et «  directives anticipées  » censés clarifier la loi. Autant de leurres  : si l’interdit du meurtre était effacé du code pénal, les personnes malades qui auront dit qu’elles «  n’en peuvent plus  » seraient vite prises au mot.