France : la mortalité infantile augmente de manière inexpliquée

Le taux de mortalité infantile est considéré comme un marqueur de développement des pays. Or, après des décennies de baisse dans notre pays, une inversion de cette tendance s’observe depuis 2012 environ. Les chercheurs peinent à expliquer ce phénomène inquiétant et douloureux. A noter que les enfants mort-nés ne sont pas comptabilisés dans ces statistiques, seuls sont pris en compte les enfants nés vivants.

En France, grâce aux progrès de la médecine, de l’hygiène et des soins, ce taux a baissé de manière continue depuis le début du XXème siècle, hors temps de guerre de 14-18 et 39-45. D’après les chiffres de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), en 2012, la mortalité était de 3,5 décès d’enfants de moins d’un an pour 1 000 enfants nés vivants. Elle est aujourd’hui à 3,6 en 2021, avec des pics à 3,9 (2017) et 3,8 (2018 et 2019). D’après les données Eurostat pour 2019, la France occupe désormais la 25e place en Europe, loin derrière l’Islande (1,1), l’Estonie (1,6), la Suède, la Finlande, la Norvège (2,1), l’Italie (2,4), ou encore l’Espagne (2,6). Ainsi, si l’on compare à la Suède ou à la Finlande, la France déplore 1.200 décès de plus par an chez les enfants de moins d’un an.

Des chercheurs français se sont penchés sur cette question et viennent de publier leurs résultats dans la revue The Lancet. Les causes de l’augmentation de cette mortalité restent floues et incomprises. Elles sont certainement multiples. Pour ces 53 077 décès d’enfants qui ont eu lieu entre 2001 et 2019, presque la moitié des morts sont survenues la première semaine, dont la moitié d’entre elles le jour même de la naissance.

L’épidémiologiste Jennifer Zeitlin qui a travaillé sur l’étude explique dans un entretien au Monde que « des travaux ont été faits récemment pour améliorer ces données et permettre d’avoir une vision globale de la santé périnatale, mais il reste des lacunes, notamment pour avoir accès aux caractéristiques de naissances ». L’analyse des causes est en effet difficile car les données d’état civil, en particulier les certificats de décès qui ont pu être récoltés dans le cadre de cette étude, ne contiennent pas de données médicales, ni d’informations sur l’âge gestationnel ou même le poids de l’enfant au moment de la naissance.

Ainsi, l’étude ne fait qu’émettre des hypothèses. Elle relève notamment l’augmentation continue de l’âge des mères, le tabac ou encore l’augmentation de la part de femmes en surpoids ou obèses, causes déjà soulevées par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) dans un rapport de 2021. Ces facteurs augmentent le risque de naissance prématurée qui accroit le risque de mortalité infantile (un risque cinquante fois plus élevé que parmi les enfants nés à terme).

Une démographe de l’INED souligne également que le risque de mortalité infantile est plus élevé chez les femmes en situation précaire, notamment chez les femmes immigrées.

Mais la première cause reste celle du drame de la mort inattendue du nourrisson, qui emporte 350 nourrissons chaque année. Pour le Pr Christèle Gras le Guen, pédiatre au CHU de Nantes et présidente de la Société française de pédiatrie : « La France est un des pays où le taux de mort subite est le plus important en Europe. Ce n’est pas normal ». Pourtant, la France s’est dotée d’un observatoire de la mort inattendue du nourrisson, un outil envié dans le monde entier qui collecte les données des 37 centres français de références et des échantillons des prélèvements effectués lors des examens après le décès de l’enfant. Ce qui permet de nourrir la recherche et les études pour essayer de trouver des causes métaboliques, génétiques. Mais, faute de financement, l’observatoire risque de fermer ses portes.

Les problèmes de démographie médicale, de fermetures de lits et de maternité – selon la Cour des comptes, la moitié des maternités françaises a fermé en 20 ans – sont aussi pointés du doigt. Mais aussi un manque de prévention et un affaiblissement des services de protection maternelle et infantile (PMI). Un rapport parlementaire de 2019 montre que « l’accompagnement des femmes enceintes, qui peuvent être en situation de fragilité, s’est détérioré au fil des ans, avec un nombre de visites à domicile maternelles qui a considérablement diminué », selon le coprésident du Syndicat national des médecins de PMI, Pierre Suesser.

Enfin, le rapport de la Dress note une augmentation du nombre de femmes choisissant de ne pas recourir à une interruption médicale de grossesse (IMG). En effet, les données de l’Agence de la biomédecine montrent que le nombre de femmes poursuivant leur grossesse malgré une pathologie grave du fœtus qui leur aurait ouvert la possibilité de recourir à une IMG a beaucoup augmenté. Leur nombre passe de 1 189 en 2014 à 1 587 en 2018. Cette augmentation conduit donc à un report d’un certain nombre d’IMG vers des décès en période néonatale.

Le professeur Jean-Christophe Rozé, président de la société française de néonatologie, praticien hospitalier au CHU de Nantes et co-auteur de l’étude souhaite que le prochain gouvernement fasse de ce dossier une priorité de santé publique car « aujourd’hui, nous sommes incapables d’expliquer cette hausse. C’est ça qui est dramatique ».

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