Une étude publiée par Santé publique France dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) met en lumière les profondes transformations du paysage contraceptif français. Fondée sur les résultats de l'enquête « Contexte des sexualités en France » (CSF-2023), menée auprès de plus de 4 400 femmes âgées de 18 à 49 ans exposées au risque de grossesse non prévue, elle révèle un recul de la pilule, l'essor du dispositif intra-utérin (DIU), le développement des méthodes non médicalisées et la progression de la vasectomie. Les méthodes contraceptives se diversifient et se transforment.
Pourtant, dans le même temps, le nombre d'interruptions volontaires de grossesse continue d'augmenter. Ce paradoxe interroge non seulement l'évolution des pratiques contraceptives, mais aussi le rapport à la sexualité, à la procréation et à l'accueil de l'imprévu.
Un paysage contraceptif en pleine recomposition
Pendant plusieurs décennies, la contraception française s'est organisée autour d'un modèle relativement stable : le préservatif au début de la vie sexuelle, la pilule dans les relations durables, puis le DIU après les premières maternités. Aujourd'hui, ce modèle est profondément bousculé.
La pilule, longtemps emblématique de la maîtrise de la fécondité, a progressivement perdu sa position dominante. La crise de 2012 liée à la médiatisation des risques thromboemboliques des pilules de troisième et quatrième génération a accéléré un mouvement de diversification déjà amorcé. Et l’alerte récente lancée par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) auprès de 1,6 million de femmes prenant une pilule à base de désogestrel sur un risque de méningiome ne va pas améliorer l’image de la pilule.
Selon l'enquête « Contexte des sexualités en France » menée en 2023 auprès de plus de 4 400 femmes âgées de 18 à 49 ans exposées au risque de grossesse non prévue, le DIU (Dispositif intra-utérin) constitue désormais la méthode contraceptive la plus utilisée (27,9 %), devant la pilule (26,6 %). Les autres méthodes médicalisées représentent également une part non négligeable des usages : stérilisation (5,2 %) et implant contraceptif (4,3 %).
Parallèlement, les méthodes non médicalisées occupent une place croissante. Le préservatif est utilisé par 18,2 % des femmes concernées, tandis que 7,2 % recourent à des méthodes naturelles fondées sur le retrait ou l'observation du cycle. Enfin, 8,3 % déclarent ne pas utiliser de contraception.
Ces chiffres traduisent une diversification des pratiques et des parcours contraceptifs.
Cette évolution concerne également les hommes. Les données d'EPI-PHARE montrent une progression particulièrement rapide de la vasectomie en France. Cette pratique, qui ne concernait que 2150 hommes en 2010 (11/100 000 habitants), s’est peu à peu diffusée pour atteindre 32 172 hommes en 2022 (158/100 000) puis 57 666 hommes en 2025 (280/100 000).
Ce que ces évolutions révèlent de notre rapport à la sexualité et à la procréation
L'étude publiée par Santé publique France montre qu'il n'existe pas une seule logique contraceptive mais une grande diversité de situations et de motivations.
Selon l’étude, l'absence de contraception reste fortement corrélée aux inégalités sociales. Les femmes les moins diplômées ou nées hors de France hexagonale sont davantage représentées parmi celles qui ne disposent d'aucune couverture contraceptive.
« Le recours aux méthodes non médicalisées est de 32,9% chez les femmes ayant seulement la sécurité sociale et 39,8% chez celles bénéficiant de l’AME, contre 27,3% chez celles ayant une mutuelle. Les femmes à faible revenu et celles nées hors de la France hexagonale optent également plus souvent pour des méthodes non médicalisées (39,9% en outre-mer, 45,4% en Afrique, 54,5% en Asie vs 26,4% en France hexagonale) ».
Les auteurs y voient moins une question de coût qu'un enjeu d'accès à l'information et de distance vis-à-vis du système de santé.
À l'inverse, le recours aux méthodes non médicalisées ne concerne pas uniquement des populations précaires. Les femmes les plus diplômées y ont également davantage recours. Derrière ce choix peuvent se retrouver des préoccupations variées : rejet des hormones, recherche d'un mode de vie jugé plus naturel, volonté de limiter les interventions médicales ou encore aspiration à une plus grande autonomie dans la gestion de la fécondité.
L'étude met également en évidence une diversification des pratiques et un lien distendu entre sexualité et risque de grossesse. Par ailleurs certaines femmes déclarent ne pas souhaiter de grossesse dans l'immédiat tout en affirmant qu'une grossesse imprévue ne serait pas nécessairement vécue de manière négative. Les auteurs y voient l'expression de « perspectives de fécondité nuancées », entre le projet d'enfant affirmé et le refus catégorique de toute grossesse.
Ces évolutions invitent à s'interroger sur l'accueil d'une grossesse imprévue dans une sexualité de plus en plus pensée indépendamment de sa dimension reproductive.
La grossesse imprévue : entre maîtrise de la fécondité et accueil de l'imprévu
Cette question prend un relief particulier à la lumière des données publiées récemment sur l'IVG.
Selon les données de la Drees, 259 416 interruptions volontaires de grossesse ont été réalisées en France en 2025, soit 7 219 de plus qu'en 2024. Le taux de recours atteint désormais 17,8 IVG pour 1 000 femmes âgées de 15 à 49 ans, poursuivant une hausse observée depuis 2022. Cette augmentation concerne l'ensemble des classes d'âge.
Comment comprendre cette progression alors même que les moyens de maîtrise de la fécondité n'ont jamais été aussi nombreux et diversifiés ?
Les auteurs du BEH proposent une lecture particulière de cette évolution. Selon eux, contraception et IVG ne doivent plus être pensées comme deux réalités opposées mais comme s'inscrivant dans un continuum de gestion de la fécondité. Une telle approche conduit logiquement à ne plus considérer l'augmentation du recours à l'IVG comme une question devant faire l'objet d'une prévention spécifique. Pourtant, selon un sondage réalisé en 2025, 91 % des Françaises considèrent qu'un avortement laisse des traces psychologiques difficiles à vivre pour les femmes. Pour beaucoup d'entre elles, l'IVG ne saurait donc être assimilée à une simple modalité contraceptive parmi d'autres.
Alors que les possibilités de maîtrise de la fécondité n'ont jamais été aussi nombreuses, avec une couverture contraceptive largement répandue et une diversification des méthodes disponibles, le recours à l'IVG continue de progresser.
Cette progression interroge la capacité du « tout contraceptif » à répondre aux situations de grossesse imprévue. Plus largement, elle conduit à questionner les conséquences d'une dissociation croissante entre sexualité et procréation.
Car derrière chaque grossesse imprévue se trouvent des réalités très concrètes : la situation du couple, le contexte économique, les études, le travail, le logement, les soutiens familiaux ou encore le regard porté sur la maternité.
L'enjeu est moins de rechercher une maîtrise toujours plus poussée de la fécondité que de développer les conditions d'accueil de l'imprévu lorsqu'il se présente.