05/11/2026

Violences contre les mères : les alertes de l’ONU sur les pressions conduisant à l’avortement.

En mai 2026, Reem Alsalem, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la violence contre les femmes et les filles, a présenté au Conseil des droits de l'homme son rapport annuel consacré aux violences contre les mères. Parmi les violences subies par les mères et les facteurs qui les alimentent, le rapport aborde l'avortement sous l'angle des contraintes, des pressions et des violences susceptibles d'influencer la décision des femmes enceintes.

Ainsi, des situations de violence conjugale, de traite et d'exploitation sexuelle tout comme des problèmes de pauvreté peuvent conduire à l'avortement. Le refus d'avorter, y compris dans les cas de handicap, peut aussi entraîner la stigmatisation, le refus d'assistance, des agressions et des meurtres. L'avortement par correspondance ou par télémédecine n'exigeant pas de surveillance médicale pour l'administration de médicaments abortifs constitue également un risque de passer à côté de situations d'avortement sous la contrainte. Le rapport préconise au contraire que les professionnels de santé puissent repérer les pressions, les violences ou les situations d'exploitation exercées sur les femmes enceintes afin de les en protéger. Il appelle également les États à garantir aux femmes qui envisagent un avortement une information exacte et complète sur les alternatives possibles ainsi que sur les dispositifs de soutien à la grossesse disponibles.

Si ces observations s'inscrivent dans une réflexion mondiale sur les violences faites aux mères, elles trouvent un écho particulier dans le contexte français. Elles éclairent d'abord la question des pressions économiques, sociales ou relationnelles qui peuvent conduire certaines femmes à avorter alors qu'elles souhaiteraient poursuivre leur grossesse. Elles interpellent également sur le motif de handicap dans les décisions d'interruption de grossesse et sur le regard porté par notre société sur l'accueil des personnes les plus vulnérables.

 

1. France, la liberté d'avorter sous pressions

Dans le débat public français, la question de l’IVG est systématiquement envisagée sous l’angle de l’accès et de l’offre à renforcer. Les pressions subies par les femmes quand se pose la question de poursuivre ou non une grossesse reste un angle mort de l’avortement. Le rapport onusien pose justement la nécessité de repérer les pressions pour en protéger les femmes et leur permettre de poursuivre une grossesse lorsqu'elles le souhaitent.

  • La précarité économique peut conduire à l’avortement

En 2020, une première analyse sociodémographique de la Drees mentionné dans le rapport de l’ONU, (Annick Vilain et autres, « Interruptions volontaires de grossesse : une hausse confirmée en 2019 », Études et Résultats, no 1163 (septembre 2020).) a montré que les taux de recours à l’IVG étaient plus importants parmi les femmes aux niveaux de vie les plus faibles. Ce ne sont pas forcément des femmes qui sont dans des situations de grande précarité mais pour certaines d’entre elles, la grossesse peut les faire basculer vers une fragilité financière, en particulier lorsque la grossesse conduit à une rupture du couple et que la femme se retrouve seule.

L’Enquête Nationale Périnatale 2021 montre d'ailleurs une augmentation significative des revenus aisés parmi les femmes qui ont accouché en 2021 : 52% avaient des revenus supérieurs à 3000 € contre 41% en 2016 et la part des femmes ayant des très faibles revenus (– inférieurs à 1000 €) est en nette diminution.

  • Les pressions conjugales

De nombreuses femmes qui s’adressent au service d’écoute d’Alliance VITA confient être confrontées à une opposition de l’homme à la poursuite de la grossesse.

Des récits médiatisés ont aussi éclairé le phénomène : dans ses mémoires (2023), Britney Spears raconte avoir avorté sous forte pression de son compagnon de l’époque — un exemple emblématique, abondamment repris, de coercition dans un contexte de grossesse imprévue.

Cette opposition de la part de certains hommes se manifeste par des réactions qui vont du silence à la violence physique en passant par la mise en avant d’arguments, le chantage et la menace de rupture, la fuite, l’expulsion du domicile, le harcèlement, la violence verbale et les menaces de violences physiques…Or, on sait que pour 40% des 201 000 femmes concernées chaque année par les violences du conjoint, celles-ci ont débuté à la première grossesse.

  • Les violences

Des études récentes montrent des liens entre les violences conjugales et les interruptions volontaires de grossesse à répétition. En France, le lien entre IVG et violences demeure cependant peu exploré : très peu de médecins posent systématiquement la question des violences aux femmes réalisant une IVG. Parmi les professionnels de santé et les acteurs sociaux, peu sont formés à la détection des violences et des pressions et beaucoup considèrent délicat voire impossible de questionner une femme sur son libre arbitre au risque de se voir accuser de délit d’entrave.

Dans sa fiche 2024 dédiée à la femme enceinte victime de violences, la HAS recommande pourtant un dépistage systématique pendant les consultations périnatales et souligne que les consultations de demande d’IVG doivent offrir un entretien individuel, confidentiel et standardisé, avec outils de dépistage et orientation si nécessaire.

Le débat juridique français a progressé vers la reconnaissance du “contrôle coercitif” : auditions au Sénat et travaux législatifs (2025) ont mis en avant ces stratégies d’emprise qui dépassent les seuls coups et peuvent contraindre les décisions en matière d’IVG.

Des cas particulièrement graves montrent même que des femmes peuvent subir un avortement à leur insu. En septembre 2026, un interne a ainsi été condamné pour avoir administré à sa compagne des comprimés abortifs dissous dans une boisson, sans qu’elle en ait eu connaissance.

  • Les pressions de l’entourage

Les parents des plus jeunes peuvent parfois user des mêmes modes de pressions que ceux observés chez les hommes.

Des jeunes femmes témoignent auprès d’Alliance VITA, avoir été rejetées par leur famille ou être en grande difficulté avec elle parce qu’elles sont enceintes…

  • La question de l'IVG médicamenteuse à distance ;

81% des IVG sont pratiquées par voie médicamenteuse. La procédure peut se faire rapidement, parfois sans contact direct avec un médecin, comme le permet la téléconsultation instaurée en 2022. Mais cette possibilité s’accompagne d’un risque de grande solitude et de manque d’accompagnement (suivi d’un médecin, écoute d’un psychologue, soutien émotionnel), alors que l’épreuve reste intense, tant sur le plan physique que psychologique, humain et émotionnel. Par ailleurs en l’absence de surveillance médicale les situations d'avortement sous la contrainte risquent de rester sous les radars.

Dans son baromètre sur l’accès à l’avortement en France, le Planning familial rapporte que sur l’échantillon des femmes ayant eu recours à l’IVG 65 % des femmes ont déclaré avoir ressenti une certaine pression pour avorter.

Dans le prolongement des recommandations de l’ONU, Alliance VITA demande une étude sur les causes et les conséquences de l’avortement, une information plus complète et équilibrée, un meilleur accompagnement des jeunes femmes et des couples, une politique familiale plus ambitieuse, une meilleure prise en compte des échecs de contraception et une véritable éducation affective, relationnelle et sexuelle.

Au-delà des pressions qui peuvent conduire à l'avortement, le rapport attire également l'attention sur une autre question sensible : celle de l'avortement motivé par le handicap.

 

2. France, l'avortement motivé par le handicap

Parmi ses recommandations, la Rapporteuse spéciale appelle les États à incriminer l'avortement sélectif fondé sur le handicap. Cette recommandation fait écho au contexte français du dépistage prénatal et des interruptions médicales de grossesse qui questionnent la place accordée aux personnes handicapées.

 

  • Le diagnostic prénatal

Le diagnostic prénatal ou DPN désigne l'ensemble des pratiques médicales permettant de déceler les anomalies ou les malformations d’un bébé au stade fœtal ou embryonnaire. Il vise à améliorer la prise en charge médicale des enfants nés avec un problème de santé, à préparer les parents à l’arrivée de ce bébé au parcours singulier, mais aussi, parfois, à attester la gravité de certaines pathologies afin d'engager une interruption médicale de grossesse (IMG), autorisée en France jusqu’au terme de la grossesse.

Outre le DPN, la France autorise depuis 2013 le dépistage prénatal non invasif (DPNI)qui permet de détecter précocement des anomalies des chromosomes chez le fœtus et en particulier des formes de la trisomie 21, trisomie 13 et 18. Depuis 2021 lorsque des informations génétiques sont découvertes à l’occasion d’un test sans avoir été spécialement recherchées, elles sont utilisées dans le cadre du diagnostic prénatal. Selon le rapport d’activité annuel de DPN de l’Agence de la biomédecine (ABM), en 2022, 618 027 femmes ont été concernées par le dépistage de la trisomie 21 par les marqueurs sériques maternels.

  • Les IMG post DPN

S’il permet un meilleur suivi des grossesses pour accompagner la mère et l’enfant à naître, le diagnostic prénatal, peut aussi être suivi de propositions d’IMG en cas d’affection considérée comme grave. L’IMG peut intervenir légalement à tout moment pendant la grossesse sans restriction de délais.

En cas d’anomalie chromosomique, ni traitement, ni prise en charge ne sont proposés. Selon le Rapport médical et scientifique de l’Agence de la biomédecine publié en 2022[1], 1 861 « attestations de particulière gravité » ont été délivrées après le diagnostic d’une trisomie 21 en 2021. Et cette même année le rapport relève que 97% des femmes qui avaient reçu une attestation des Centres Pluridisciplinaires de Diagnostic Prénatal (CPDPN) en vue d’une IMG pour "motif fœtal" y ont eu recours.

En 2021, le Comité pour les droits des personnes handicapées des Nations unies a reproché à la France sa politique de dépistage prénatal systématique de la trisomie 21, dévalorisant les personnes atteintes de handicap.

Dans un avis 138 sur l'eugénisme, publié en 2022, le Comité Consultatif National d’Éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) relevait que 95% des cas de trisomie 21 dépistés aboutissaient à une IMG.

  • Le regard social sur le handicap

Cette pratique de dépistage très systématique et facile d'accès n'est pas sans conséquence sur le regard porté sur les personnes atteintes de trisomie 21. Dans ce même avis 138, le CCNE rappelait que le choix individuel des parents "ne peut s’abstraire totalement des choix politiques et des tendances sociétales" et il attirait "l’attention sur la nécessité de garantir aux futurs parents un consentement réellement libre en développant toutes les mesures nécessaires pouvant faciliter l’accueil d’un enfant pour lequel une maladie ou un handicap a été détecté, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui".

Il préconisait un rééquilibrage des politiques publiques pour une meilleure information des couples sur les alternatives à l’IMG, la mise en place d’une « éthique de l’annonce », des progrès dans l’accompagnement des familles et une amélioration globale de la prise en charge du handicap en France.

Pour Alliance VITA, en légitimant la sélection anténatale de ses membres, la société admet officiellement qu’elle privilégie l’inexistence de certains.

 

À travers ses constats et ses recommandations, le rapport de Reem Alsalem rappelle qu'une société véritablement attentive aux femmes et aux mères doit combattre les pressions qui conduisent à l’avortement, soutenir celles qui souhaitent poursuivre leur grossesse et accueillir plus dignement les personnes porteuses de handicap. Autant de défis qui demeurent pleinement d'actualité en France.