Prévenir la maltraitance des personnes âgées, défi complexe

13/06/2025

Prévenir la maltraitance des personnes âgées, défi complexe

Le dimanche 15 Juin 2025 est célébrée la journée mondiale de sensibilisation à la maltraitance des personnes âgées. Il ne s’agit pas seulement de repérer les situations de maltraitance et de les dénoncer. Il faut aussi mettre en place les conditions de la bientraitance, ce qui revient à prévenir, le plus en amont possible, le risque inhérent à toute situation de vulnérabilité.

L’enjeu de la lutte contre la maltraitance des personnes âgées monte avec l’évolution démographique : la croissance du nombre de personnes âgées fait automatiquement grandir la proportion des personnes âgées dépendantes dans la population. Mais la maltraitance est aussi liée à l’évolution des modes de vie et des mentalités. Mobilité, surcharge de travail, individualisme, éparpillement des familles et des mentalités, manque de personnel soignant etc. peuvent contribuer à davantage d’isolement et de stigmatisation au dépend de nombreuses personnes âgées vulnérables.

Quelle protection pour le faible ? Du personnel au culturel

On peut être « maltraitant » en parole, en action et par omission. Et l’on pourrait ajouter « en pensée » dans la mesure où c’est largement d’un regard inadéquat porté sur la personne vulnérable que naissent les gestes et attitudes maltraitants (cf. la campagne d’Alliance VITA « Changeons nos regards pour changer sa vie ».) Les situations de maltraitance sont multiples. L’OMS propose une typologie des situations de maltraitance selon leur fréquence. Les maltraitances envers les personnes âgées les plus souvent relevées sont l’abus psychologiques (11,6% des cas), l’exploitation financière (6,8%), la négligence (4,2%), la maltraitance physique (2,6%) et les abus sexuels (0,9%). Tous ces faits s’inscrivent dans un contexte socio-économique et culturel qui peut les favoriser ou, au contraire les prévenir. Une plus grande sensibilité aux droits de la personne peut aujourd’hui, dans les pays occidentaux, contribuer à rendre inacceptables des situations trop longtemps tolérées. Bien que des cultures du sud estiment que l’occident abandonne injustement ses « vieux »

Sans aucunement minimiser la gravité du sujet, il est indispensable de prendre conscience de sa complexité. Un dévouement extrême est souvent nécessaire pour apporter à une personne âgée dépendante l’attention dont elle a besoin, voire à laquelle elle a droit. Le risque de maltraitance est certes lié à la tentation d’abus de pouvoir du fort vis-à-vis du faible, à la cruauté, à la cupidité ou à l’aveuglement dont l’être humain peut se montrer capable. Il est également lié à la difficulté de l’aidant (proche, volontaire ou professionnel) devant les exigences de la tâche. D’où l’importance de prendre soin des aidants et des soignants, et de faire du risque de maltraitance un sujet à traiter et débattre pour une prévention optimale. Un intervenant professionnel épuisé, sous pression, pressé, sous-payé et isolé sera plus facilement maltraitant qu’un autre correctement inséré dans une équipe et bénéficiant de conditions de travail dignes. Autrement dit, le maltraité est plus spontanément maltraitant.

Une prévention à débattre pour discerner

Par ailleurs, certaines situations de vie apparemment « innocentes » ou considérées comme « inévitables » peuvent être vues en elles-mêmes comme maltraitantes. On peut penser à l’orientation vers un service d’urgence d’une personne âgée qui risque d’y rester des heures sur un brancard, perdue, sans explications, ni soin, ni même change… Mais aussi au « placement d’office » en EHPAD d’une personne âgée devenant dépendante, non consentante ou à peine consentante, qu’on a cru pouvoir ou devoir couper brutalement de la plupart de ses repères quotidiens. Pour elle la situation peut être d’autant plus violente qu’elle ne sera pas en mesure de se souvenir ni des circonstances, ni des « bonnes » raisons d’un tel déracinement.

Le seul fait – pour une personne, désorientée ou pas – de se retrouver dans une institution, au milieu d’autres personnes désorientées, qui déambulent, entrent dans un espace privatif sans s’en rendre compte, posent cent fois la même question etc. a un caractère « innocemment » maltraitant. Et que dire de la violence qui peut aussi s’exprimer entre résidents ? On déplore récemment le meurtre commis par un homme désorienté sur un autre résident. Tout cela réclame des professionnels beaucoup de vigilance, de patience et d’attention. Il peut arriver que pour prévenir ou interrompre une grave maltraitance, des intervenants soient incités à en commette d’autres, plus ou moins graves, comme la privation de liberté.

A ce titre certains professionnels peinent à faire comprendre aux proches les modalités choisies dans leur institution pour éviter la maltraitance, à l’image de cet EHPAD où l’on a décidé de laisser les résidents en liberté, pour les protéger de tout emprise carcérale, au risque de déambulations nocturnes, de fugues, d’intrusion dans les chambres. Que choisir entre la liberté et la  sécurité ? Le zéro risque est vite maltraitant. Aux proches qui s’étonneront que « leur » personne âgée désorientée n’ait pas pris de douche depuis plusieurs semaines, on répondra légitimement que le refus ferme voire virulent du résident interdit des gestes intimes qui s’apparentaient à une violence sexuelle. Tant que la santé de la personne n’est pas en cause, on accepte les inconvénients incontestables de ses refus, tout en essayant de l’inciter à se laver ou à se laisser laver. On ne douche pas de force, de même qu’on ne nourrit pas de force.

La maltraitance qui passe sous les radars

Des situations de maltraitance sont aussi observées au domicile, dans le cadre familial, commis par les aidants familiaux, les voisins, les soignants. L’épuisement peut transformer en maltraitance le dévouement de l’aidant de première ligne : conjoint, enfant ou parent présent 24 heures sur 24, nuit et jour. Selon une enquête conduite en 2019 auprès de professionnels chargés de l’évaluation des plans d’aide APA (aide personnalisée à l’autonomie) ayant relevé des faits de maltraitance à domicile, les mis en cause sont à 47 % les professionnels, à 37 % l’entourage familial et à 13 % les voisins ou amis. Mais, par essence, la plupart des graves situations de maltraitance passent sous les radars parce qu’elles sont dissimulées ou négligées. Elles peuvent aussi être difficiles à dénoncer, parce que cela reviendrait à remettre en cause le difficile échafaudage de la prise en charge. A domicile, c’est la maltraitance psychologique qui est la plus relevée par les professionnels puis les négligences, abandons ou privations, enfin les maltraitances physiques.

Même une personne âgée apparemment autonome peut être maltraitée par un proche qui exploite sa vulnérabilité. Lors d’une enquête, 65 % des notaires ont témoigné se demander au moins une fois par an si un client âgé n’est pas sous l’emprise d’un tiers. Ils évoquent des « signaux d’alerte », comme le fait que la personne âgée « attende constamment l’approbation de la personne qui l’accompagne ». Vulnérabilité cognitive et fragilité affective s’articulent pour faire d’une personne âgée la proie rêvée, influençable et manipulable, de ceux qui prétendent l’aider pour mieux l’arnaquer. Vols sans violence et escroqueries ciblent volontiers les personnes âgées en perte d’autonomie.

En établissements, l’épisode COVID a fait éclater une tension entre deux maltraitances, sous la forme de conflits ingérables pour les professionnels et les familles entre, d’une part, l’indispensable protection contre la pandémie et, d’autre part, l’inhumaine coupure imposée vis-à-vis de l’extérieur. Revenant sur l’outrance des mesures liberticides, les pouvoirs publics ont heureusement réaffirmé depuis le droit de toute personne de recevoir librement des visites.

Promouvoir la bientraitance pour prévenir la maltraitance

Les situations les plus scandaleuses (comme les violences physiques) tendent à la fois à faire oublier les efforts des professionnels pour travailler à la prévention de la maltraitance et à occulter les situation plus courantes et néanmoins contestables qui font le lit de plus graves maltraitance : la façon de parler brutalement ou ironiquement à une personne, de parler d’elle devant elle comme d’un objet, sans l’impliquer, de ne pas la changer en cas de besoin, de ne pas l’habiller proprement, d’ignorer ses appels etc. Mais comment faire si la personne âgée elle-même s’exprime avec brutalité, de façon irrespectueuse, harcelante, voire insultante et violente ? Seul le solide travail d’équipe peut aider les professionnels ainsi maltraités à ne pas entrer dans la surenchère.

Les pouvoirs publics communiquent sur la prévention de la maltraitance. Le site des services publics indique qu’« une cellule spécialisée reçoit les signalements de victimes ou de témoins de maltraitance » et précise que « dans certains cas, les autorités administratives ou judiciaires compétentes doivent être alertées. »

La maltraitance est le type de sujet de société qui doit être « parlé », ensemble, de façon pluridisciplinaire, avec recul et hauteur de vue. Il faut bénéficier de regards croisés pour favoriser les contextes qui servent la prévention, c’est-à-dire ceux où toute personne est reconnue comme digne, digne d’être respectée, protégée, soignée et aimée.

Le défi donc est immense, puisque le manque de « bientraitance » est à considérer comme maltraitant. Maltraitante, une certaine culture de mépris du grand âge ou âgisme, véhiculée par la société risque d’être aggravée par la loi « fin de vie » si elle était votée, même si elle ne vise pas a priori toutes les personnes âgées vulnérables. Elle laisse entendre qu’il vaut mieux, dans certaines conditions, être suicidé ou euthanasié que vivre. La notion même d’aide à mourir, pour certains « éligibles » constitue une maltraitance psychique dans la mesure où elle désigne des personnes dont la société pense qu’elles ont « fait leur temps », que leur vie pourrait n’être plus être digne d’être vécue.

Alors que maintes personnes âgées subissent l’ultime maltraitance de se sentir « de trop », de nombreuses voix s’élèvent pour réinterroger notre modèle social et agir pour que les plus vulnérables conservent une place au cœur de la société. Signal encourageant.

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