Gamètes artificiels, toujours plus loin ?

Une équipe de chercheurs américaine vient de publier une étude dans la revue Fertility and Sterility Science. Elle serait parvenue à fabriquer in vitro (hors du corps) des spermatozoïdes artificiels fonctionnels de primate à partir de cellules embryonnaires de primates. Ces spermatozoïdes « immatures » ont été utilisés pour féconder un ovule de singe. Les embryons ainsi fabriqués seront implantés dans des utérus de singe, en vue de gestation, pour continuer les observations…

Ces expérimentations se pratiquent déjà sur l’humain, in vitro, pour créer ce type de gamètes.

Qu’est-ce qu’un gamète dit « artificiel » ?

Il s’agit de spermatozoïdes ou d’ovocytes obtenus de manière artificielle, et non par prélèvement sur une personne pubère et vivante. Artificiel signifie ce qui remplace la nature par l’art ou par l’artifice. Les gamètes dits artificiels ne signifient pas qu’ils sont créés de novo à partir de matière inorganique, mais en manipulant des cellules déjà existantes.

Deux pistes sont déjà explorées pour les « fabriquer » de toutes pièces :

  • Soit à partir de cellules adultes quelconques (comme une cellule de peau) « reprogrammées » en gamètes.
  • Soit à partir de cellules prélevées sur des embryons, dites cellules embryonnaires « forcées » à devenir des gamètes.

Ces deux voies contournent totalement la fabrication naturelle des gamètes. Dans le corps vivant, les spermatozoïdes et les ovocytes sont fabriqués et mûrissent de manière très lente, dans un microenvironnement hormonal spécifique (ovaires et testicules). Les spermatozoïdes et ovocytes sont des cellules très particulières. Elles sont « porteuses de vie ». Elles n’ont que 23 chromosomes, et non 46 comme une cellule habituelle. C’est par la fécondation que la première cellule embryonnaire d’un nouvel individu retrouve 46 chromosomes, 23 du père, 23 de la mère. L’étape permettant aux cellules précurseurs de gamètes de passer de 46 chromosomes à 23 s’appelle la méiose. Cette étape est fondamentale. Avant qu’ils se séparent en deux, les chromosomes s’apparient et échangent du matériel génétique : c’est ce qui fait que chaque gamète est unique, c’est un lent brassage des gènes aussi extraordinaire que fondamental pour la reproduction humaine.

La fabrication des gamètes artificiels maltraite cette étape essentielle puisqu’elle contraint les cellules à la subir de manière artificielle, par des procédés biotechnologiques.

La première voie force une cellule adulte à entrer en « méiose ». Cette cellule, qui n’est pas un précurseur de gamètes, est déjà différentiée, le brassage génétique sera nécessairement limité.

La seconde voie saute toutes les étapes de la vie. Elle force une cellule embryonnaire à devenir un gamète. Sans passer par les étapes d’embryogenèse, naissance, puberté, âge adulte…

Plusieurs pistes biologiquement crédibles sont explorées pour aboutir à la production de spermatozoïdes artificiels chez l’homme, à la production d’ovocytes artificiels chez la femme. Et, plus stupéfiant, au développement d’ovocytes artificiels chez l’homme et de spermatozoïdes artificiels chez la femme…

Les raisons qui motivent ces recherches sont multiples. La plus évidente est de vouloir pallier les problèmes croissants d’infertilité, de créer des gamètes chez ceux qui n’en ont pas ou plus. Le marché d’une telle technique est colossal. Si les avancées sont progressives, le développement et l’utilisation des gamètes artificiels dans la reproduction humaine sont jugés plausibles par des commentateurs experts, tels que l’Autorité britannique de fertilité et d’embryologie humaine et le Hinxton Group. L’équipe française, menée par le scientifique mandaté pour piloter le groupe de travail sur l’infertilité travaille dessus et pronostiquait dès 2009 : « Imaginons une banque de cellules, prêtes à être orientées vers la production de gamètes à la demande des couples. On pourra peut-être produire ces gamètes artificiels en laboratoire, avec un simple prélèvement de cellules de la peau. Les tests déjà existants de la viabilité et de la fonctionnalité pourraient être appliqués à ces gamètes. Si l’on procède à une FIV, tout cela pourrait aboutir à une naissance. Si l’application de la médecine régénératrice en reproduction humaine n’est pas pour l’immédiat, cette nouvelle arme thérapeutique tient plus d’une réalité à venir que de la fiction. »

Pour Blanche STREB, pharmacien et directrice de la formation d’Alliance VITA : « il est compréhensible que ces recherches soient fascinantes pour ceux qui les mènent. Elles peuvent permettre de mieux comprendre les procédés de gamétogenèse et leurs dysfonctionnements. Mais les applications humaines tapies derrière sont très inquiétantes. Particulièrement, au regard des risques pris pour l’enfant. Impossible de vérifier au préalable si le gamète ne présente aucune anomalie génétique, chaque enfant serait le propre cobaye de la technique qui l’a conçu. Certains imaginent déjà, ni plus ni moins, concevoir des bébés à partir de gamètes fabriqués artificiellement à partir d’embryons ou de cellules de peau. Des garde-fous sont plus que jamais nécessaires pour nous prémunir de ces expérimentations. Notre époque a déjà vu naitre des bébés génétiquement modifiés, même plus des essais sur l’homme, mais des essais d’homme ».

Pour aller plus loin : Bébés sur mesure – Le monde des meilleurs, Blanche Streb (Artège, 2018).

 

 

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