Sur le papier, on parle de liberté et d'autonomie. C'est quand on rentre dans les détails qu'on voit que ce n'est pas si simple et qu'il y a de nombreux problèmes. Un jeune parlementaire écossais s'exprime face à la caméra au sujet du suicide assisté. Après un premier vote favorable, le parlement écossais a rejeté le 17 mars dernier une proposition visant la légalisation de la prétendue "assistance à mourir", après deux ans de débat.
Tout au long du film Anesthésia, le réalisateur Damien Boyer va chercher la profondeur, au moment où le Parlement français discute de nouveau de la légalisation du suicide assisté et de l'euthanasie. En France, en Belgique, aux Pays Bas, en Suisse, au Canada, la caméra nous fait voyager. Témoignages et dialogues sur ce sujet choquant : administrer la mort à autrui. Des soignants et des patients prennent la parole. Certains sont pour, d'autres expriment leur opposition argumentée.
La contagion suicidaire, un risque élevé de la légalisation
Ainsi, une mère témoigne du parcours de sa fille jusqu'à l'euthanasie aux Pays Bas. Après une enfance qui semble heureuse, la maladie frappe à la porte. Harcèlement à l'école, anorexie, dépression, la jeune femme s’enfonce sans trouver des appuis pour rebondir suffisamment. Jusqu'à sa décision de demander l'euthanasie. Elle déclare à sa mère "je suis sûre que je ne veux pas mourir, mais je suis encore plus sûre que je ne veux plus de cette vie-là".
Un dilemme dramatique régulièrement entendu par des psychiatres comme en témoignait le Dr Irsiegler lors d'un colloque organisé par Alliance VITA en février 2024. L'accès à des soins psychiatriques de qualité, alors que les problèmes de santé mentale sont en hausse, est vital. Très récemment, un psychiatre américain a pris la parole pour interpeller les députés français :
"Chaque psychiatre sait qu’il existe une gradation entre l’intention, le passage à l’acte et la réalisation efficace de l’acte, et que cette gradation permet justement d’éviter de nombreux décès. Or, du moment où la réalisation est confiée à un tiers dans le cadre d’un suicide assisté, que devient cette gradation ?".
Ne pas offrir un soutien adéquat met sur une pente dangereuse. Un jeune psychiatre hollandais, interrogé dans le film, l'affirme clairement : il y a une contagion suicidaire lorsque le message "cela ne vaut pas la peine de vivre" passe avec la légalisation et l'extension à toujours plus de situations.
De l’autre côté de l'Atlantique, la caméra nous montre une vieille dame d'un peuple autochtone qui ébranle toute sa famille en demandant l'euthanasie, qu'elle a vu pratiquer lors d'un séjour à l'hôpital. Un membre de sa famille déplore cette dérive, et fait un parallèle entre euthanasie et privation, à la lumière de l'histoire de son peuple : "ils nous ont pris nos terres, et aujourd'hui ils proposent l'euthanasie".
Anesthésia - Hymne à l'envie de vivre
L'expérience de la souffrance est quasiment universelle. Nous savons qu'elle agit malheureusement comme un bourreau, attaquant l'envie de vivre à la racine lorsque cette souffrance est intense et prolongée. Proposer une autre voie est primordial dans ces situations. Le film nous emmène longuement à la maison de soins palliatifs de Gardanne.
Face à la fatalité du "il n'y a plus rien à faire", les scènes tournées dans cette maison démontrent avec justesse que la résignation est une triste impasse. Le docteur La Piana, responsable de cette maison, le souligne dans un face caméra "C’est courant que les gens disent ‘je veux mourir’ et, en même temps, ‘je veux vivre’. Et cette ambivalence-là, c’est la vie de tous les jours".
Claire Dierckx, dont le père a été euthanasié en Belgique en raison d'une maladie dégénérative dont elle est elle-même atteinte, nous offre dans le film cet élan pour la vie. Son témoignage est précieux. Parmi les scènes émouvantes et profondes du film, on assiste à un dialogue avec le docteur Corinne Van Oost qui a euthanasié son père. La praticienne devant Claire en fauteuil, affirme "Claire n'est pas heureuse tous les jours". Réponse du mari de Claire "Et vous, vous êtes heureuse tous les jours ?".
Le goût de vivre, soutenu par l'entourage, se cultive, sans nier les hauts et les bas de chaque existence. Les images révèlent au long du film un contraste entre la fatalité inscrite dans la logique de l'euthanasie, et la liberté offerte à ceux qui continuent le chemin malgré les difficultés. Dominique Reynié, qui a dirigé le livre "accompagner ou provoquer la mort" souligne la fausseté du vocabulaire de la "mort digne". Décréter que la perte d'indépendance motrice ou intellectuelle est indigne, c'est nier une réalité profonde de toute vie : "nous sommes tous interdépendants, et c'est normal".
Des carences en soin, des proches mal accompagnés et laissés en souffrance, alimentent un terreau pour des positions favorables à la mort administrée. Lorsque la performance prime, le regard de la société peut dévaloriser la lenteur, le handicap, la maladie. Dans Anesthésia, quelques personnes témoignent du suicide assisté, en Suisse, de l'actrice Maïa Simon. Si cette actrice a pu réaliser ses volontés, l'impact pour ceux qui ont assisté à son geste fatal est durable : "Le choc après c'est une autre histoire et on est seul avec cela".
Le mot complexe vient de "tisser ensemble". Une belle image pour dire les liens, l'interdépendance de chaque fil avec les autres. A l'opposé de la complexité assumée, le suicide assisté et l'euthanasie présentent une issue aussi radicale que simpliste : couper les fils, et laisser des déchirures dans le tissu des familles et de la société.