Dans le cadre des Etats généraux de la bioéthique, l’élargissement du DPI-A est largement apparu sur la scène médiatique. Pourtant, les données concernant son intérêt est contrasté. Il est promu pour augmenter les chances de succès en FIV et diminuer le risque de fausse couche. Mais qu’en est-il vraiment ?
Le DPI-A permet-il d’éviter les fausses couches ?
Certains promoteurs de l’élargissement du DPI-A avancent l’argument que sélectionner les embryons avant implantation permettrait d’éviter les fausses couches. Cette affirmation n’est pas scientifiquement prouvée, elle est même contestée.
Même si les aneuploïdies peuvent causer des fausses couches, les fausses couches ne sont pas forcément dues à une anomalie du nombre de chromosomes. Le professeur Stéphane Viville est spécialiste de biologie de la reproduction et de génétique. Il est responsable de l’Unité de génétique de l’infertilité des Hôpitaux universitaires de Strasbourg, un domaine récent dont il est pionnier avec son laboratoire. D’après ce spécialiste de génétique, « La majorité des fausses couches ne sont pas dues à des anomalies chromosomiques mais à 40.000 autres raisons, poursuit-il. Cela peut être intrinsèque à l'embryon, à l'utérus de la femme, au dialogue entre les deux, etc.»,
Un diagnostic qui n’est pas infaillible
L’examen par DPI se réalise sur l’embryon in vitro aux premiers stades de son développement, souvent au stade de 8 cellules. Après perforation de la membrane avec un laser, deux cellules sont prélevées puis analysées, soit par des méthodes de diagnostic moléculaire (pour rechercher des maladies génétiques), soit par analyse chromosomique (pour faire un diagnostic du nombre de chromosomes présents dans les noyaux des cellules).
Mais la cellule de l'embryon qu'on étudie n'est pas forcément le reflet de l'embryon. Considérer que le segment biopsié serait informatif de l'ensemble de l'embryon est une hypothèse qui s’avère fausse. Les erreurs de diagnostics sont possibles.
Le diagnostic est mené au tout début du processus embryologique. Les cellules prélevées à ce stade auraient pu être à l’origine des annexes embryonnaires (placenta, amnios, cordon…) et donc pas de l’embryon lui-même. Ces cellules auraient évolué extérieurement à l’embryon et ne se seraient pas retrouvées comme constitutives du fœtus, et donc de l’enfant. Si l’examen de DPI est mené sur elles, leur éventuelle aneuploïdie peut conduire à de faux positifs.
D’ailleurs, le phénomène de « mosaïcisme » est très fréquent au début du développement embryonnaire. Cela signifie que des cellules « normales » (euploïdes) et des cellules composées d’un nombre anormal de chromosomes (aneuploïdes) cohabitent. Un mosaïcisme de faible intensité serait même une caractéristique courante du développement humain précoce.
D’après certaines études, jusqu’à 80% des embryons contiendraient au moins une cellule aneuploïde. La question reste entière de savoir si la fécondation in vitro, les processus de culture en milieu artificiel, la congélation… seraient des évènements qui favoriseraient les anomalies et la présence de ce mosaïcisme, ou pas. La comparaison avec des embryons conçus naturellement n’est évidemment pas possible.
Le problème est que la présence fréquente d’un mosaïcisme altère grandement la fiabilité des résultats en DPI-A, selon qu’on prélève telle ou telle cellule. D’après une étude de 2024, « il semble clair que de nombreux embryons contiendront des cellules anormales malgré un test de biopsie négatif (faux négatif), tandis que d'autres seront classés comme défectueux et ne convenant pas pour un transfert dans l’utérus, alors même que la majorité des cellules de l'embryon sont normales (faux positif). C’est pour cela que l’utilisation du DPI-A reste controversée.
D’autant plus que le mosaïcisme au stade embryonnaire ne présage pas de la santé de l’enfant à la naissance, ce phénomène aurait même rarement des conséquences cliniques.
Des bébés nés en bonne santé, malgré un DPI-A diagnostiquant une aneuploïdie
Une étude du laboratoire de génétique moléculaire en Italie, et publiée en 2015 dans The New England Journal of Medicine, a été menée sur 3 802 embryons. Parmi eux, 181 (4,8 %) ont montré un mosaïcisme chromosomique. Pour 18 femmes incluses dans l’étude, aucun embryon diagnostiqué comme « normal » (euploïde) n’avait été conçu.
Avec cette information, toutes ont choisi librement de procéder à l’implantation de leur embryon, malgré les conséquences potentielles qui leur avaient été communiquées. Une grossesse a débuté pour la moitié d’entres elles. Un diagnostic prénatal a été réalisé sur ces 8 fœtus, et leur caryotype était normal. L’étude, même si ses auteurs appellent à la prudence, montre que les embryons mosaïques peuvent donner naissance à des nouveau-nés euploïdes en bonne santé.
Une autre étude de 2024 s’est attelée à comparer la santé de 172 enfants jusqu’à 3 ans, dont 57 étaient issus d’embryons mosaïques, et 115 d’embryons classés comme euploïdes. Ont été vérifiés le dépistage prénatal, les complications de la grossesse, l'âge maternel à la naissance, l'âge gestationnel, les complications de l'accouchement, les mesures du nouveau-né, les anomalies congénitales, les maladies chroniques et d'autres problèmes de santé…
La conclusion est que les enfants issus d’embryons mosaïques sont associés à « des résultats périnatals et post-natals aussi satisfaisants que ceux issus d’embryons euploïdes». Un seul cas d'anomalie majeure était relevé et concernait un enfant du groupe euploïde. Cette étude suggère que le transfert d'embryons mosaïque de faible niveau donne naissance à des enfants apparemment en bonne santé jusqu'à l'âge de 3 ans, similaire au transfert d'embryons euploïdes.
Une autre étude menée dans les cliniques de fertilité américaines a montré notamment que les taux de fausse couche et les résultats obstétricaux et néonatals après le transfert d'embryons mosaïques étaient comparables à ceux des embryons euploïdes. D’après ses auteurs, « Le signalement du mosaïsme présumé n'apporte aucun avantage clinique et ne doit pas guider la sélection d'embryons dans la pratique de fécondation in vitro de routine ».
L’embryon « s’auto-répare »
On sait aujourd’hui que les embryons ont une certaine capacité à s’auto-réparer. Plusieurs études montrent que lorsque seules certaines cellules d'un embryon sont touchées, le plus souvent, les cellules défectueuses disparaissent ou sont supplantées au cours des premiers stades du développement et ne sont pas conservées dans le fœtus.
Les hypothèses scientifiques avancées sont plurielles. Dans les premiers stades du développement, les cellules ayant un nombre anormal de chromosomes entrent parfois naturellement en apoptose (mort cellulaire) et donc ne se multiplient pas. Les cellules anormales sont aussi parfois dirigées vers un développement qui les conduit à devenir des annexes embryonnaires, et non l’embryon lui-même. Enfin, des mécanismes de correction du nombre de chromosomes ont aussi été décrits. Ainsi, au cours du développement, la présence de cellules aneuploïdes se réduit naturellement.
Le DPI-A augmente-t-il les chances de succès en FIV ?
Les promoteurs de l’élargissement du DPI avancent l’argument que l’utilisation du DPI-A pour sélectionner les embryons à implanter augmenterait le taux du succès des FIV.
D’après le professeur Stéphane Viville : « Sur le papier, le concept est très bon. Il s’agit de tester l’embryon pour voir s’il n’y a pas d’anomalie chromosomique. Mais en réalité, cela n’améliore pas le taux de grossesse ». Allant encore plus loin, il précise dans un autre article que « cette technique existe depuis 1993. En 27 ans, elle n'a jamais prouvé qu'elle apportait quoique ce soit. En FIV, entre une femme à qui on fait un DPI-A et une autre à qui on n'en fait pas, on ne constate aucune différence… si ce n'est pour votre compte en banque ».
La question financière semble centrale. Aux Etats-Unis, où le DPI-A est libéralisé, il s’agit d’un marché déjà important. Des plaintes ont été déposées à l’encontre de plusieurs sociétés, notamment pour publicités mensongères.
Enfin, le recours au DPI-A pourrait en réalité avoir un effet négatif sur le taux de naissance. Une étude de 2025 montre que dans les cliniques où il y a un faible taux d'utilisation du DPI-A, les taux de naissances vivantes sont significativement meilleurs. Ce sont les patientes les plus jeunes (moins de 35 ans) qui auraient été le plus impactées par l'utilisation du diagnostic.
Une autre étude montre que les chances de naissances vivantes par FIV diminuent avec l’utilisation du DPI-A pour les patientes de moins de 40 ans. La réduction du nombre d’embryons jugés transférables et la nécessité d’en passer par la Fécondation in vitro pour réaliser le diagnostic – avec le faible taux de succès qu’on lui connait- pourraient expliquer cette observation.
Finalement, ces observations invitent à plus de prudence sur l’utilisation du DPI-A, et non à sa généralisation.