21/05/2026

Le marché du don de sperme : une pression croissante sur le modèle français

L’augmentation des importations de spermatozoïdes révèle la réalité d’un marché des gamètes qui fragilise le modèle français, fondé sur la gratuité. Mais au-delà de cette tension sur la chaine d'approvisionnement, c’est la pratique même du don de sperme qui soulève des questions structurelles, tant elle porte en elle des dérives qui ne sont pas seulement conjoncturelles.

Face à la hausse des demandes de procréation médicalement assistée (PMA) et à l’insuffisance des dons, la France recourt de plus en plus à des gamètes provenant de banques étrangères, quitte parfois à jouer avec les limites du cadre légal. Une enquête récente de France Inter met en lumière cette évolution préoccupante.

Don de sperme : une demande en forte hausse depuis la loi de 2021

Depuis la loi de bioéthique de 2021, qui a ouvert l’accès à la PMA à « tout couple formé d’un homme et d’une femme ou de deux femmes, ou toute femme non mariée », la demande a fortement augmenté.

Selon les derniers chiffres de l’Agence de la biomédecine, plus de 12 000 demandes d’AMP avec don de spermatozoïdes ont été enregistrées pour les couples de femmes et les femmes seules — soit un volume environ six fois supérieur à celui observé avant la loi de 2021. Cette liste d’attente est composée d’une part croissante de femmes seules :

  • 47 % de femmes seules (45% en 2024, 44% en 2023),
  • 38,8 % de femmes en couple avec une femme (38% en 2024, 38% en 2023)
  • 14,2 % de femmes en couple avec un homme (17% en 2024, 18% en 2023).

Une offre insuffisante structurelle

Face à cette explosion de la demande, le nombre de donneurs ne suit pas. En 2025, 1 015 candidats au don de spermatozoïdes ont été recensés, en légère baisse par rapport aux 1 045 de 2024

Le modèle français repose sur les principes suivants :

  • un plafond de 10 enfants par donneur
  • la gratuité du don
  • et, depuis le 1er septembre 2022, l’obligation pour le donneur d’accepter que son identité ainsi que des données non identifiantes puissent être révélées à l’enfant né du don, s’il en fait la demande à sa majorité

Le recours croissant aux banques de gamètes étrangères

Dans ce contexte, l’importation de gamètes apparaît comme une solution de plus en plus utilisée.

Les données montrent une progression spectaculaire :

  • 3 importations recensées entre 2021 et 2023
  • 17 en 2024
  • 98 en 2025
  • déjà 76 à la mi-avril 2026

Ces importations sont soumises à autorisation de l’Agence de la biomédecine et doivent répondre exclusivement à un projet parental, à l’exclusion de toute finalité commerciale.

Interrogée par France Inter, l’Agence indique qu’« il n’existe pas de motif juridique […] pour refuser une demande d’importation » dès lors que les procédures respectent les cadres européen et français.  Elle considère même cette pratique comme une « alternative » face aux délais d’attente ou à un recours à une PMA entièrement réalisée à l’étranger.

Une logique de marché qui s’impose

Derrière ces importations se dessine pourtant une véritable chaîne marchande. Des banques de sperme privées, notamment danoises ou portugaises, telles que Cryos ou European Sperm Bank, démarchent les centres français en proposant de prendre en charge les démarches administratives.

Cette évolution suscite des inquiétudes. Catherine Guillemain, professeure de biologie de la reproduction et présidente de la Fédération française des centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme humain (Cecos), alerte :

« En multipliant ce nombre d’importations de gamètes payées à l’étranger, cela remet en cause le principe même de la gratuité du don, qui est un principe fondateur en France. »

Le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) soulignait dès 2017 le risque de marchandisation lié à la rareté des gamètes.

Des pratiques commerciales assumées

Dans certains pays, les donneurs sont rémunérés, ce qui modifie profondément l’économie de l'assistance médicale à la procréation.

Par exemple Cryos affiche sur son site : « Aidez les autres. Gagnez jusqu’à 800 euros par mois », tandis qu’European Sperm Bank propose des paillettes de sperme à plus de 1 100 euros pour un donneur identifiable.

Des options commerciales sont également proposées pour limiter le nombre de « familles » utilisant les gamètes d’un donneur :

  • 11 000 € pour 15 familles
  • 25 000 € pour 5 familles
  • 39 000 € pour une exclusivité

Des dérives déjà documentées

Plusieurs affaires récentes ont révélé les risques associés à cette marchandisation.

En Belgique, des enfants ont développé des cancers après l’utilisation des gamètes d’un donneur porteur d’une mutation génétique non détectée.
Aux Pays-Bas, certaines cliniques ont utilisé le même donneur bien au-delà des limites légales, conduisant à des situations où un seul homme serait le père biologique de plusieurs dizaines d’enfants.

Ces dérives ne sont pas seulement liées à un défaut de contrôle. Elles mettent en lumière la difficulté intrinsèque à encadrer une pratique qui consacre un « droit à l’enfant ». 

Quel avenir pour le modèle français ?

La France tente aujourd’hui de préserver un modèle fondé sur la gratuité et une certaine régulation. Mais la pratique du don de sperme en elle-même consiste à dissocier volontairement la procréation de la filiation, en programmant l’absence du père dans la vie de l’enfant — absence que la possibilité d’accéder à l’identité du donneur à la majorité ne vient que partiellement combler.

Dès lors, les difficultés observées (anonymat, multiplication des naissances, traçabilité imparfaite, tentation marchande) apparaissent moins comme des dérives accidentelles que comme les conséquences d’une pratique qui sépare délibérément conception et responsabilité parentale.

Face à la hausse de la demande, à la pression internationale et à l’essor d’un marché mondialisé des gamètes, peut-on réellement contenir les dérives d’un système dont certaines logiques sont déjà inscrites dans son principe même ?

Difficilement à la lecture d’une tribune signée par plus de 100 gynécologues dans Le Monde du 26 avril 2026 : au cœur des Etats généraux de la bioéthique, ils plaident pour faire « évoluer » le modèle français en permettant à des centres privés de collecter et de gérer le don de gamète et en rémunérant les donneurs et donneuses de gamètes. 

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