Chimères : les premiers mélanges homme-singe

chimère homme-singe

Chimères homme-singe : des embryons de singe ont servi de terrain d’expérience pour la création de chimères utilisant des embryons animaux et des cellules humaines.

Les expérimentations dites de « chimères », c’est-à-dire mélangeant les cellules d’espèces animales différentes sont anciennes, les premières datent de 1969, quand la biologiste française Nicole Le Douarin créait des embryons caille-poulet. Mais auparavant, ces expérimentations ne concernaient que des espèces animales.

Depuis quelques années, des équipes dans le monde expérimentent le mélange d’espèces animales avec l’être humain. En 2017, des cellules humaines étaient intégrées à des embryons de porc ; en 2018, à des embryons de mouton.

Une seule équipe en France travaille sur le chimérisme. C’est elle qui vient de publier son expérience dans la revue Stem Cell Reports. Elle a introduit des cellules humaines, dites IPS, dans des embryons de singe, et les a cultivés en laboratoire durant trois jours. Ces cellules IPS sont des cellules humaines adultes qui ont été reprogrammées en laboratoire pour redevenir à l’état « originel », non spécialisé, des cellules souches pluripotentes. Ce type de cellule a alors la capacité de devenir n’importe quel tissu du corps. L’équipe a procédé à plusieurs expériences : elle a injecté, d’un côté, des cellules souches embryonnaires de souris ou de macaques, de l’autre, des cellules IPS humaines, dans des embryons de lapin ou de singe. L’équipe a constaté que les embryons dans lesquels on avait injecté des cellules souches de souris étaient tous chimériques (les cellules se « mélangeaient » pour continuer le développement embryonnaire). Seuls 20 à 30 % des embryons dans lesquels ont été injectées des cellules souches embryonnaires humaines ou de singe devenaient vraiment « chimères », et en intégrant seulement 2 ou 3 cellules humaines ou de singe.

Une autre équipe sino-américaine a publié, quasiment en même temps, dans la revue Cell : elle a cultivé les embryons jusqu’à dix-neuf jours, un stade de développement où le système nerveux des primates a commencé son développement. Ils ont injecté 25 cellules IPS humaines dans 132 embryons de macaque de 6 jours. Au 9ème jour, la moitié d’entre eux étaient chimériques, au 13ème jour, un tiers l’était encore, au 19ème jour, seuls 3 l’étaient encore. Le taux de cellules humaines ne dépassait pas les 5 à 7% dans la chimère. Ces résultats montrent que cela « fonctionne » en réalité très mal.

En France, la création d’embryons chimères est interdite. L’actuel projet de loi bioéthique envisage dans son article 17 d’autoriser la recherche utilisant l’introduction de cellules humaines (cellules embryonnaires ou cellules IPS) dans des embryons animaux. Un amendement a même envisagé l’autorisation d’implanter ces embryons dans des utérus femelles pour aller jusqu’à la naissance de petits chimères homme-animal. L’Assemblée nationale y est favorable, le Sénat s’y oppose.

Les raisons évoquées pour revendiquer ces recherches sont plus ou moins opaques, fallacieuses ou fantasmées. Certains rêvent de parvenir à créer des organes humains dans des animaux, en vue de fournir des greffons pour la transplantation, un « scénario qui relève de la science-fiction » comme le reconnaît Pierre Savatier, chercheur à l’Inserm, qui a coordonné les travaux de l’équipe française et milite pour l’autorisation de ces pratiques. Bien que la création de chimères soit actuellement interdite en France par la loi bioéthique, qui ne précise pas que cela pourrait concerner aussi l’utilisation des cellules IPS (la loi de 2011 ne l’ayant pas anticipé), cette équipe procède malgré tout à ces expériences, partant du principe que ce qui n’est pas interdit est autorisé….

Pour ce chercheur, « les premiers grands domaines qui pourraient bénéficier de ces recherches sont la médecine de la procréation et la thérapie cellulaire, notamment utilisée dans la lutte contre la dégénérescence cellulaire. Actuellement, il est clair que le domaine de la procréation médicalement assistée (PMA) a besoin de connaissances sur le développement des embryons humains pour améliorer la fécondation in vitro ».

Même si ces recherches n’intéressent que très peu d’équipes dans le monde, et bien qu’elles n’en soient qu’à leurs balbutiements, le Conseil d’état soulignait, en 2018, dans son étude préalable à la révision de la loi bioéthique les « risques liés à la transgression des frontières entre l’Homme et l’animal » : « Le risque de susciter une nouvelle zoonose (une infection qui se transmet des animaux vertébrés à l’homme et vice‐versa) ; le risque de représentation humaine chez l’animal et le risque de conscience humaine chez l’animal ( si l’injection de cellules humaines induisait des modifications chez l’animal, comme des migrations de cellules humaines vers le cerveau de l’animal, dans le sens d’une conscience ayant des caractéristiques humaines ». Enfin, un autre risque à prendre en compte est celui de voir des cellules humaines se différencier en gamètes (cellules sexuelles) dans l’embryon animal.

Ces expériences constituent une rupture de la frontière entre l’homme et l’animal et laissent entendre qu’il n’y aurait plus de limite, au nom de principes éthiques supérieurs, à imposer à la recherche scientifique.

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