En 2024 et 2025, la Commission Fédérale de Contrôle et d’Evaluation de l’Euthanasie belge (CFCEE) a enregistré 8 478 euthanasies soit une augmentation de 14,5% par rapport à 2023, selon le rapport bisannuel publié le 2 octobre 2026. Pour la seule année 2025, les euthanasies ont représenté près de 4% des décès en Belgique. Vingt ans après la légalisation de l'euthanasie, le nombre de cas déclarés poursuit ainsi sa progression annuelle. Cette augmentation s'accompagne d'une évolution du profil des personnes euthanasiées.
La proportion de patients dont le décès n'est pas attendu à brève échéance continue de croître, tandis que les demandes motivées par des polypathologies occupent une place de plus en plus importante. Par ailleurs, 73,1 % des personnes euthanasiées en 2024-2025 avaient plus de 70 ans ce qui interroge les conditions d'accompagnement des personnes âgées ainsi que le regard porté sur le vieillissement, la vulnérabilité et la dépendance.
Les cancers demeurent la première affection à l’origine des demandes d’euthanasie surtout lorsque le décès est attendu à brève échéance, mais leur part diminue. A l’inverse, es polypathologies augmentent et constituent désormais la deuxième cause médicale des euthanasies.
L’augmentation continue des euthanasies liées à des polypathologies
Définies par la Commission comme une « combinaison de plusieurs affections chroniques réfractaires », les polypathologies représentent 28,3 % des euthanasies enregistrées en 2024 et 2025. En 2022, la Commission recensait un peu moins de 600 euthanasies pour ce motif soit 19,6 % des euthanasies. En 2025, 1 327 personnes ont recouru à l’euthanasie en raison de polypathologies, soit une augmentation de 55% en seulement 3 ans. Cette évolution témoigne du poids croissant de situations associant plusieurs affections chroniques, souvent liées au vieillissement, parmi les demandes d’euthanasie.
Par ailleurs, le nombre de patients atteints de polypathologies qui ne décéderont pas à brève échéance continue d’augmenter proportionnellement ces dernières années et atteignait près de 50 % en 2025.
La Commission souligne également que la proportion de patients dont le décès n’est pas attendu à brève échéance augmente régulièrement depuis 2010, passant de 10 % à 25 % des euthanasies en 2025. Parmi ces patients, ceux souffrant de polypathologies constituent désormais le principal groupe concerné, représentant 57 % des cas.
Focus sur la fatigue de vivre
La Commission consacre un focus à la fatigue de vivre qu’elle identifie comme une « problématique » régulièrement mentionnée par les documents d’enregistrement. 532 patients ont fait état de fatigue de vivre, et parmi eux 313 étaient atteints de polypathologies y compris lorsque celles-ci ne mettaient pas directement leur vie en danger et que le décès n’était pas attendu à brève échéance. Même si le rapport précise que « Ce n’est que si la fatigue de vivre trouve son origine dans la polypathologie que la demande d’euthanasie peut être évaluée favorablement. », la prise en compte de cette notion illustre le glissement progressif observé depuis plusieurs années dans l’interprétation de la loi de 2002.
Alors que la loi initiale réservait l’euthanasie à des personnes atteintes de maladies graves et incurables, entraînant une « souffrance physique ou psychique constante, insupportable et inapaisable », une part toujours croissante de personnes recourent à l’euthanasie en Belgique non pas parce qu’elles sont en fin de vie, mais parce qu’elles souffrent d’une combinaison de pathologies associées à leur âge, qui affecte leur ressenti sur la qualité de vie.
Euthanasie chez les patients souffrant d’une affection psychiatrique
En 2024 et 2025, le nombre annuel d’euthanasies chez les personnes souffrant d’une maladie psychiatrique a aussi augmenté : 55 personnes en 2024 et 74 en 2025. Si 73,1 % des personnes euthanasiées en 2024-2025 avaient plus de 70 ans, les euthanasies liées à ce type d’affection concernent à la fois des patients très jeunes et des patients très âgés. Onze d’entre eux avaient moins de 25 ans, sept avaient entre 25 et 30 ans et douze plus de 80 ans.
Les moins de 25 ans souffraient de troubles de l’humeur, de troubles névrotiques liés au stress, de troubles du comportement et de troubles du spectre de l’autisme. Parmi les 12 patients âgés de plus de 80 ans, 4 patients présentaient un deuil complexe persistant (deuil pathologie), 8 un trouble de l’humeur persistant et résistant au traitement (dépression) dont 5 se plaignaient par ailleurs de fatigue de vivre.
En 2025 l’annonce de l’euthanasie de Siska De Ruysscher avait relancé le débat sur la prise en charge des souffrances psychiques et sur les limites d'un système psychiatrique confronté à un manque chronique de moyens, sans toutefois remettre en cause le recours à l'euthanasie comme réponse à certaines souffrances psychiques jugées réfractaires.
Vers un élargissement des conditions d’accès à l’euthanasie
En Belgique, l’euthanasie peut être administrée à une personne inconsciente (coma ou état végétatif persistant) dont la situation est irréversible même si elle n’a pas fait de demande expresse à son médecin, dès lors qu’elle a rédigé antérieurement une déclaration anticipée conforme au modèle prévu par la loi. Face à la diminution du nombre d’euthanasies sur la base d’une déclaration anticipée, la Commission recommande d’en élargir le champ d’application qu’elle juge trop restrictif.
Pour les personnes dont l’incapacité à exprimer leur volonté se développe lentement du fait d’une maladie neurodégénérative comme la maladie d’Alzheimer, la Commission regrette qu’elles ne puissent demander l’euthanasie dès lors que la maladie est trop avancée. Selon la loi belge, le patient doit encore être en mesure d’exprimer sa volonté pour formuler une demande d’euthanasie tout en anticipant le risque d’une perte ultérieure de cette capacité. 77 personnes dans ce type de situation ont été euthanasiées en 2025 contre 23 en 2020. Mais pour la Commission « ce nombre demeure limité au regard de la prévalence de la démence en Belgique et des données rapportées dans certains pays voisins. »
Et de citer les Pays-Bas où 427 euthanasies ont été enregistrées en 2025 chez des patients atteints de démence ; la loi néerlandaise permet la réalisation d’une euthanasie sur la base d’une déclaration anticipée chez des patients atteints de démence avancée devenus incapables d’exprimer leur volonté. La Commission recommande donc d’apporter des clarifications législatives quant à la déclaration anticipée et s’appuie notamment sur déclaration gouvernementale 2025-2029 dans laquelle est clairement évoqué le projet « d’élargir la déclaration anticipée aux personnes incapables de donner leur consentement en cas de démence ».
Il faut préciser que des voix contestent l’absence d’indépendance réelle de la Commission de contrôle et les conflits d’intérêt évidents de certains de ses membres. Son président est aussi le président du LevensEinde Informatie Forum (LEIF) et l’une de ses membres est la présidente de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD) belge. Ces deux associations militent en faveur d’une légalisation toujours plus large de l’euthanasie et du suicide assisté.
Vingt ans après la légalisation de l'euthanasie, l'augmentation continue du nombre de cas, l'élargissement des situations concernées et les projets d'extension autour de la déclaration anticipée illustrent le glissement progressif du cadre fixé par la loi de 2002. L'expérience belge montre qu'il est difficile voire impossible de maintenir durablement des limites strictes une fois l'euthanasie admise comme réponse à la souffrance.
Alors que la France vient à son tour de légaliser le suicide assisté et l'euthanasie, l'exemple belge rappelle qu'une fois l'interdit de tuer levé, les limites fixées au départ sont progressivement rediscutées et écartées.