Suicide assisté en Suisse : étude sur les motivations

Une étude qualitative parue en septembre dans la revue médicale le BMJ détaille les motivations des personnes ayant recours au suicide assisté en Suisse, à partir d’entretiens approfondis menés auprès de 30 personnes engagées dans une démarche de suicide assisté. Cette étude montre que la démarche de recourir au suicide assisté ne peut s’expliquer par une souffrance physique seule, mais résulte d’un ensemble de considérations et de représentations personnelles sur la fin de vie, comme la volonté de garder le contrôle et de façonner les conditions de sa propre mort.

En Suisse, l’assistance au suicide (ou « suicide assisté ») est autorisée depuis 1942, avec des conditions d’accès très souples : la personne ayant recours au suicide assisté doit être douée de discernement, s’administrer elle-même la substance létale et la personne qui l’assiste ne doit pas être poussée par un « mobile égoïste ».

Chaque année, en Suisse, près de 1 800 personnes ont recours au suicide assisté, soit environ 2,5 % du total des décès dans le pays.

L’étude publiée dans le BMJ par des chercheurs du centre hospitalier universitaire de Lausanne repose sur des entretiens menés entre octobre 2023 et juillet 2025 auprès de 30 adultes étant déjà engagés dans une procédure de suicide assisté auprès d’associations suisses qui proposent cette assistance.

Il s'agit donc d'une étude qualitative, fondée sur l'analyse du discours des personnes interrogées, et non d'une étude statistique destinée à mesurer la fréquence des différentes motivations dans l'ensemble de la population suisse.

L’étude identifie six ressorts principaux qui interagissent entre eux dans la demande de suicide assisté.

1 - Le désir de façonner les conditions de sa propre mort

Pour les personnes interrogées, la décision de recourir au suicide assisté reflète une certaine conception de la fin de vie, avec une volonté d’autonomie et d’autodétermination.

Plusieurs participants à l’enquête ont expliqué que leur intérêt pour le suicide assisté a précédé leur maladie. Certains ont été marqués par la fin de de vie d’un proche et veulent éviter de vivre cela pour eux-mêmes. En outre, certains expriment leur désir que leurs proches n'assistent pas à la dégradation de leur état de santé et veulent éviter d’être un fardeau.

2 - La perception du suicide assisté comme une démarche sûre

    Un facteur important dans le recours au suicide assisté est la perception de la pratique du suicide assisté en Suisse comme un dispositif structuré, sécurisé et digne de confiance. Les personnes interrogées ont confiance dans les associations qui pratiquent l’assistance au suicide. Elles considèrent le modèle suisse comme un modèle qui privilégie l’autonomie de la personne.

    3 - La recherche d’une validation par l’entourage

      Même si la décision de recourir au suicide assisté est vécue comme une décision personnelle, elle est souvent renforcée par la validation des proches, leur compréhension et leur participation à la préparation.

      4 - Une volonté de reprendre le contrôle face à la médicalisation de la fin de vie

        Les personnes interrogées ont constamment insisté sur l’importance de préserver leur autonomie et leur capacité à prendre des décisions dans leur fin de vie, comme un élément essentiel de leur dignité. La capacité à s’autodéterminer est considérée comme un « droit de l’homme ».

        Certains participants ont décrit des expériences où ils ont eu le sentiment de n’être pas pris en compte dans la réflexion menée par les professionnels de santé. Certains rapportent des problèmes de communication et d’incompréhension avec les soignants, érodant leur confiance dans la médecine.

        5 - Le dépassement d’un seuil jugé insupportable

          La décision de recourir au suicide assisté est associée au sentiment d’une souffrance vécue comme insupportable. Les participants font état de cinq dimensions de leur souffrance, liées entre elles :

          • Une souffrance physique (fatigue, douleur, perte de mobilité, déclin fonctionnel)
          • Une souffrance psychologique (anxiété, perte de plaisir)
          • Une souffrance existentielle (sentiment d’inutilité, perte de sens…)
          • Une souffrance liée aux traitements

          ·    Une souffrance sociale (isolement, sentiment de perte d’un rôle social, difficultés à accomplir les tâches quotidiennes).

          6 - La peur de perdre une « fenêtre d’opportunité »

            Bien souvent, les personnes interrogées expriment la crainte de ne plus pouvoir recourir au suicide assisté s’ils attendent trop longtemps, leur éligibilité au suicide assisté dépendant de leur capacités physiques et cognitives. Ces capacités pourraient être perdues si la maladie progresse.

            Ainsi, l’identification de ces six principaux ressorts, liés entre eux, montre l’importance des considérations personnelles sur l’autonomie et des représentations sur une façon souhaitable de mourir dans la décision de recourir au suicide assisté.

            La conscience du temps qui passe joue également un rôle central. La perception d’une « fenêtre d’opportunité » qui se rétrécit fait passer le suicide assisté d’une simple possibilité à une décision urgente. Rentre aussi en compte dans la décision la volonté d’épargner ses proches.

            Ces résultats font écho à d’autres études menées antérieurement, nomment une étude menée en France en 2012 sur les demandes d’accélération de la mort exprimées par des patients. Cette étude montrait que les motivations principales des patients étaient la peur de peser sur ses proches, de donner une image intolérable de soi-même, le sentiment d’inutilité et la peur d’une souffrance insoutenable.

            En Oregon, où le suicide assisté est également autorisé, les principales motivations évoquées sont la perte d’autonomie (92 %) et la perte de capacité à faire des activités qui rendent la vie agréable (88 %) (rapport 2023).

            Dans le documentaire de Lizz Car diffusé il y a quelque mois, un partisan de la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté affirmait clairement que la volonté de légaliser répondait d’abord à une volonté de contrôle (plutôt qu’une réponse à la souffrance) : " Il y aura toujours des gens, même bien traités en soin palliatifs, qui voudront le contrôle du processus et la capacité de mettre un point final à ce processus". 

            Les limites de l’étude

            L'étude parue dans le BMJ s'appuie sur des entretiens menés auprès de personnes déjà engagées dans une démarche de suicide assisté, avec pour certaines une date de mort déjà programmée. Ce type de recherche reste rare au niveau international.

            Néanmoins, il convient de prendre en compte certaines limites de l'enquête :

            • L'échantillon était majoritairement composé de femmes et de personnes francophone, ce qui affaiblit sa représentativité.
            • Certaines personnes étaient très affaiblies physiquement au moment de l’entretien, ce qui a conduit à des échanges parfois plus courts et moins approfondis.
            • Il ne faut pas négliger un biais de recrutement probable de l’échantillon, car les participants ont été recrutés par des professionnels de santé et des associations d’assistance au suicide (Exit ADMD, Life Circle et Exit Ticino). Certaines personnes plus vulnérables, isolées, plus ambivalentes sur leur décisions ou moins capables d’évoquer leur situation pourraient être sous-représentées.
            • Enfin, les chercheurs n’ont interrogé que des personnes déjà engagées dans une procédure de suicide assisté. L’étude ne donne donc pas d’information sur ceux qui ont envisagé le suicide assisté mais y ont renoncé, ont abandonné la démarche ou sur les personnes indécises.

            Par ailleurs, cette étude est centrée sur le vécu des personnes engagées dans la démarche. Il serait intéressant de connaître également le vécu des personnes qui les accompagnent. Le documentaire Anesthesiade Damien Boyer, sorti en juin 2026, donné la parole à des personnes qui ont assisté au suicide assisté de l’actrice Maïa Simon en Suisse. Si cette actrice a pu réaliser ses volontés, l'impact pour ceux qui ont assisté à son geste fatal est durable : "Le choc après c'est une autre histoire et on est seul avec cela".

            Même si elle n’est pas complètement représentative, l’étude parue dans le BMJ présente l’originalité d’avoir mené des entretiens approfondis auprès de personnes déjà engagées dans la procédure de suicide assisté en Suisse. Après d’autres études dans d’autres pays, ses résultats confirment que les demandes d’en finir ne peuvent être interprétées comme le seul résultat d’une souffrance vécue comme insupportable mais sont liées à diverses considérations et valeurs personnelles, comme des représentations sur la bonne façon de mourir, la volonté de contrôle et d’autonomie jusqu’au bout et la peur de perdre cette possibilité plus tard, si l’on attend trop.