L’ouverture de centres privés à but lucratif pour l’autoconservation des ovocytes : c’est l’une des annonces de Catherine Vautrin dans le cadre d’un entretien accordé à Femme Actuelle le 12 juin 2025, au sujet de nouvelles mesures de soutien à la procréation. Des mesures visant à prendre en compte la baisse marquante de la natalité que traverse notre pays. En 2024, le nombre d’enfants par femme est tombé à 1,62, le plus bas depuis la Seconde Guerre mondiale…
La ministre du Travail et de la Santé, des Solidarités et des Familles a également cité l’introduction d’un volet « santé reproductive » aux rendez-vous gratuits « Mon Bilan Prévention », dédiés aux 18-25 ans. Mais aussi l’envoi d’un message de l’Assurance maladie sur ces sujets à chaque Français dans sa 29e année, ainsi que l’accès pour chaque couple à un bilan fertilité. Elle a également annoncé sa volonté de développer des centres d’autoconservation des ovocytes, afin que « chaque personne dispose d’un centre à moins d’une heure de chez elle ». C’est dans ce cadre-là qu’elle envisage l’autorisation de cette activité dans des centres privés à but lucratif, ce qui n’est aujourd’hui pas autorisé. En mai 2024, Emmanuel Macron avait déjà fait cette annonce dans un entretien accordé à Elle : « Nous allons ouvrir aux centres privés l’autoconservation ovocytaire ».
Qu’est-ce que l’autoconservation des ovocytes ?
Cette procédure a été mise au point au départ pour permettre aux femmes qui doivent subir des traitements lourds (traitements anticancéreux par exemple) de « mettre de côté » des ovocytes, pour qu’ils ne soient pas altérés ou détruits par les traitements.
Depuis la loi bioéthique d’août 2021, l’autoconservation a été ouverte sans aucune raison médicale à toutes les femmes entre leur 29e et leur 37e anniversaire. Ensuite, elles pourront, si elles le souhaitent, demander à utiliser leurs ovocytes congelés jusqu’à leur 45e anniversaire au moyen d’une PMA (la fécondation in vitro, FIV, étant de facto obligatoire).
Désormais, cette technique est présentée comme une prétendue « possibilité de préserver sa fertilité » contre le vieillissement naturel et comme une possibilité de remettre à plus tard un projet de grossesse. Pourtant, la procédure est lourde, non dénuée de risques et ne constitue en rien une assurance maternité. Elle pourrait même induire une perte de chances pour nombre de femmes, puisqu’elle incite les femmes à passer par la PMA, au taux de succès bas, et plus tard, donc avec un taux d’échec accru. Enfin, elle pousse les femmes à envisager des grossesses plus tardives, et donc plus à risques.
Ouvrir de nouveaux centres privés ?
Actuellement, seuls les établissements publics de santé ou les établissements de santé privés à but non lucratif habilités à assurer le service public hospitalier peuvent, lorsqu’ils y ont été autorisés, procéder au prélèvement, au recueil et à la conservation des gamètes.
En cas d’insuffisance sur un territoire, des dérogations sont possibles. C’est ce que prévoit déjà le cadre défini par la loi de bioéthique de 2021. Lorsque qu’aucun établissement autorisé n’est accessible dans un département, un établissement de santé privé à but lucratif peut être autorisé à pratiquer cette activité, sous réserve de la garantie qu’il ne dépassera pas les tarifs fixés[1].
Une explosion des demandes
En matière de procréation artificielle, comme souvent, c’est l’offre qui a créé la demande, c’était inévitable. Et justement, le nombre de demandes ne cesse d’augmenter. L’Agence de la biomédecine a recensé près de vingt mille demandes d’autoconservation ovocytaire pour seulement quatre mille prises en charge, selon les données compilées jusqu’en août 2023. 54 % des demandes viennent d’Île-de-France.
Dans un entretien accordé à Marie Claire, Marine Jeantet, directrice de l’Agence de la biomédecine, se réjouit : « les trentenaires le font en masse, cela va devenir systématique ». Alors même que les centres sont saturés et que les témoignages de femmes « recalées » et déçues affluent… En réalité, ce prétendu nouveau droit n’est en pratique pas accessible à toutes.
C’est pourquoi la ministre Catherine Vautrin a annoncé que ces modalités d’autoconservation devraient être revues dans la prochaine loi bioéthique, dont la révision interviendra au plus tard en 2028. Une cartographie du territoire serait en cours, l’objectif annoncé serait qu’il y ait un centre d’assistance médicale à la procréation dans la quasi-totalité des régions. Et « cela constituera l’une des missions du comité de pilotage que nous allons créer et confier au Pr. Samir Hamamah ».
Par amendements, cette question des centres à but lucratifs avait été traitée lors de la révision de la loi bioéthique de 2021. Et rejetée (sauf dérogations exceptionnelles). Au nom du respect du principe d’indisponibilité du corps humain.
Une brèche dans le respect du principe de l’indisponibilité du corps humain
Le monopole qui réserve le don aux établissements publics de santé et aux organismes à but non lucratif découle des débats de la première loi de bioéthique de 1994. Il est la traduction concrète, opérationnelle, du principe de non-patrimonialité du corps humain, de ses éléments et de ses produits.
En fait, l’indisponibilité du corps est le caractère d’un droit placé hors d’atteinte des volontés individuelles. Le corps humain est en effet un bien « hors du commerce », conformément au principe d’indisponibilité du corps humain consacré par le Code civil qui dispose que « chacun a droit au respect de son corps. Le corps humain est inviolable. Le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l’objet d’un droit patrimonial. Les conventions ayant pour effet de conférer une valeur patrimoniale au corps humain, à ses éléments ou à ses produits sont nulles. Aucune rémunération ne peut être allouée à celui qui se prête à une expérimentation sur sa personne, au prélèvement d’éléments de son corps ou à la collecte de produits de celui-ci ».
Ainsi, l’exclusion du secteur privé à but lucratif ne concerne pas uniquement le don de gamètes mais également toutes les autres cellules, les tissus et les organes du corps humain. Certains actes sont autorisés à titre exceptionnel (don de sang, greffe). Mais, « ainsi que l’exprime très bien l’adage ‘’L’exception confirme la règle’’, dès lors qu’une possibilité est affirmée de manière exceptionnelle, on en tire la conséquence qu’elle déroge à un principe. Donc, ces possibilités exceptionnelles confirment l’existence de ce principe d’indisponibilité du corps humain. Ces cessions sont soumises au respect de la gratuité et de l’anonymat[2] ».
Si une brèche était ouverte pour les gamètes, cette dérive risquerait de s’étendre aux autres éléments et produits du corps humain et, par un effet domino, de déstabiliser tout le cadre du don.
Les questions qui se posent sont multiples. Par exemple, que se passe-t-il si une femme « autoconserve » 10 ovocytes dans un centre privé à l’âge de 31 ans, puis finalement tombe enceinte à 34 ans et met au monde quelques années plus tard plusieurs enfants naturellement, sans recours à l’AMP, avec son conjoint ? Ses ovocytes « non utilisés » pourraient-ils être remis aux plus offrants ?
Que se passerait-il si une société privée était chargée de redistribuer, selon ses propres critères d’appariement ou de génétique, du sperme et des ovocytes qu’elle aurait collectés ?
Justement en 2011, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) avait mené une mission sur ce sujet. Elle concluait qu’il faut une séparation claire entre la collecte, qui pourrait reposer sur des centres privés ; et la qualification, la conservation, et surtout l’appariement et la distribution, qui doivent rester sous la responsabilité d’un organisme sans lien financier avec le couple de receveurs.
Une technique qui ne relève pas des soins mais d’une demande personnelle
L’autoconservation des ovocytes est une procédure longue et coûteuse, sans garantie de résultats. Actuellement, l’ensemble de la procédure (environ 3000 euros) est pris en charge par l’assurance maladie. Seul le coût de conservation (45 euros annuels) revient aux femmes.
Nous sommes pourtant dans le cadre d’une personne en bonne santé, qui ne souffre pas a priori d’infertilité. C’est un détournement de la mission de la médecine et de l’assurance maladie.
Une procédure qui aura souvent lieu pour… rien
L’expérience à l’étranger et quelques études confirment que la procédure aura souvent été mise en place pour s’avérer in fine inutile. Une étude américaine du Centre de fertilité de New York (2021) montre que sur une période de 10 ans, seules 38% des femmes ayant congelé des ovocytes entre 2005 et 2009 sont finalement revenues pour demander à les utiliser.
Une autre étude publiée par le Centre de la reproduction humaine de l’UZ Brussel en Belgique (2023) montre que sur 843 femmes ayant congelé des ovocytes entre 2009 et 2019, seules 27% sont déjà revenues, soit 231 femmes. Parmi elles, seule la moitié a utilisé ses ovocytes congelés. Les autres ont demandé une insémination intra utérine ou une FIV avec ponction d’ovocyte frais.
Une étude israélienne montre les principaux motifs pour lesquels les femmes ne « reviennent » pas prendre leurs ovocytes : cela peut être pour des raisons de grossesses spontanées ou à cause de l’absence de conjoint, ce qui les dissuade d’avancer dans leur projet en solo.
Une procédure déjà prévue pour faire entrer les ovocytes dans une chaîne de « don » ?
Or, le journal Marie Claire soulève l’hypothèse que d’ici quelques années, « un stock conséquent devrait exister, étant donné que 60% des femmes en moyenne n’utilisent pas tout leur stock ». Et que donc, on suppose que les femmes en feraient don. Marine Jeantet, la directrice de l’Agence de la biomédecine confie : « C’est mon secret espoir »…
Comment interpréter cela ? Comment se réjouir que des femmes se voient proposer des techniques qui ne sont pas sans risques pour elles, voire qui peuvent les desservir, pour qu’au final, elles aient subi cela pour rien ? Comment accepter alors ces coûts imposés à la solidarité nationale, par l’intermédiaire de la sécurité sociale, détournée de son objet, et souffrant déjà de déficits importants ? Au motif que cela crée un stock d’ovocytes ?
Si plus tard, la femme n’a pas besoin de recourir à ses ovocytes congelés, elle peut décider d’en faire don à des personnes en attente d’un don de gamètes, d’en faire don à la recherche scientifique, ou de mettre fin à leur conservation.
Dans son avis 126 de juin 2017, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) considérait que « cette dernière solution ne paraîtrait pas acceptable si la conservation ovocytaire avait été prise en charge par la société ». Ce qui est désormais en effet le cas. Il considérait qu’il pourrait « être souhaitable d’instituer une condition d’accès à une demande d’autoconservation, sous la forme d’un consentement au don des ovocytes s’ils ne sont pas utilisés. (…) Cette démarche permettrait d’accroître le stock d’ovocytes disponibles à moyen et long terme ».
De nouvelles pressions sur les femmes et sur les couples
Qu’on le veuille ou non, ce prétendu nouveau droit vient instiller de nouvelles pressions sur les femmes, qui pourraient avoir le sentiment de ne pas « mettre toutes les chances de leur côté » en n’utilisant pas ce qui leur est mis à disposition.
Il est notable de relever que pour éviter toute forme de pression d’un employeur sur ses salariées, comme les inciter à différer une grossesse pour des raisons professionnelles, la loi a prévu que les frais relatifs à la conservation des gamètes ne peuvent etre pris en charge ou compensés de manière directe ou indirecte par des entreprises.
Cette technique vient aussi créer une demande chez des couples qui ne souffrent pas d’infertilité, mais qui par ce moyen, questionnent leur désir d’enfant et finissent par « le repousser à plus tard ». « On pensait recevoir des célibataires, n’ayant pas trouvé de partenaire, et on a vu arriver des femmes en couple, parfois avec leur compagnon », constate dans son service la gynécologue Joëlle Belaish-Allart, spécialiste de la fertilité et Présidente du Collège national des gynécologues obstétriciens Français (CGNOF). « La part des femmes en couple continue d’augmenter, 20 % en 2023, 25 % en 2024 ». C’est ce que confirme le docteur Stéphanie Huberlant-Balas, responsable clinique du centre de fertilité gynécologie obstétrique et médecine de la reproduction au CHU de Nîmes : « On a des couples stables qui choisissent ensemble de retarder leur projet de parentalité ». Finalement, l’autoconservation est « un outil de gestion de l’incertitude conjugale », analyse Hélène Malmanche, sage-femme à Paris et docteur en anthropologie.
Grossesses tardives, des injonctions paradoxale
Aujourd’hui, nous savons que le recul de l’âge de la maternité est le premier facteur d’infertilité. Le « Rapport sur les causes d’infertilité » rendu au Gouvernement en 2002 par le Professeur Hamamah insiste sur ce point : « En France comme dans l’ensemble des pays industrialisés, la hausse de l’infertilité résulte tout d’abord du recul de l’âge à la maternité. En quatre décennies, cet âge a augmenté de cinq ans. En 2019, les Françaises avaient leur premier enfant à 29 ans en moyenne. La fertilité déclinant progressivement à partir de 30 ans, les maternités dites « tardives » augmentent mécaniquement le risque d’infertilité ».
Pourtant, l’autoconservation vient précisément proposer à toutes les femmes d’entrer dans ce schéma. Dans son entretien au journal Elle, le président de la République avait précisé : « Nous allons organiser des campagnes en faveur de l’autoconservation d’ovocytes pour les femmes qui veulent avoir des enfants plus tard ».
Un nouveau marché sur le ventre des femmes
Cette chaîne qui se met en place – hormones, cliniques, banques de gamètes – c’est un nouveau marché ouvert sur le ventre des femmes. Derrière cette « option congélation » qui peut sembler anodine se pose un vrai enjeu : celui du modèle de société que nous voulons promouvoir.
Avec une fragilisation attendue du principe d’indisponibilité du corps humain, avec la promotion d’une procédure qui peut s’avérer inutile, au motif de créer des stocks d’ovocytes, riches d’une « biovaleur », avec l’ouverture aux centres privés à but lucratif, la procréation humaine tombe de plus en plus dans le marché de la procréation. Et le corps des femmes devient une ressource dans ces nouvelles « bioéconomies » qui se mettent en place, au niveau mondial.
Il y a tant à faire, tant à dire, pour protéger la femme d’aujourd’hui, et encore plus celle de demain, face à l’emprise que réalisent -– main dans la main – technique et marché sur le corps humain, en particulier féminin. Cet enjeu éthique et humanitaire devrait intéresser écologistes et féministes par la capacité à promouvoir une politique préservant l’écologie – écosystèmes et temporalité – du corps féminin.
Et l’enfant dans tout ça ?
La cryoconservation n’aurait-elle aucun impact sur la santé des enfants à naître ? Les ovocytes, à l’origine de la première cellule embryonnaire, traversent un parcours particulier dans ces procédures : par la stimulation hormonale, ils sont « forcés » à maturer, puis ponctionnés, puis ils subissent diverses transformations pour retirer l’eau de la cellule, en la remplaçant par des substances « antigel ». Ensuite, les ovocytes sont gardés dans l’azote liquide, parfois pendant quelques années, avant d’être « réchauffés », puis fécondés in vitro, souvent par intrusion directe d’un spermatozoïde (méthode dite « ICSI »).
Si les ovocytes ne sont pas utilisés par la femme, mais entrent dans un processus de don, la question des droits de l’enfant se pose également. Notre pays – qui a ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant qui pose le droit, pour tout enfant, dès sa naissance, à un nom, une nationalité et, dans la mesure du possible, de connaître ses parents et d’être élevé par eux – se dédit. Par le don d’ovocyte, notre loi qui organise de manière délibérée la conception d’un enfant d’une manière qui fait disparaître la mère et permettra seulement à l’enfant de connaître « l’identité » de la donneuse, à sa majorité, n’est assurément pas respectueuse de ce droit.
Par ailleurs, les grossesses tardives sont plus à risques pour les femmes, comme pour les enfants. Avec notamment un risque accru de prématurité. Concernant les grossesses avec don d’ovocyte, elles sont également plus à risque de pré-éclampsie, phénomène physiologique qui crée parfois une urgence vitale pour la mère, comme pour le fœtus.
Pour aller plus loin :
Autoconservation des ovocytes : la réalité en face – 15 décembre 2023
Comment expliquer la baisse de la natalité en France ? 23 janvier 2025
Le féminisme devrait défendre les femmes contre une bioéconomie qui menace leurs corps – 8 mars 2022